À quand un plan pour trier les journalistes ?

À propos d’un article du Journal du dimanche

Photos : jungle de Calais, gare de triage de Kornwestheim, Albert Londres
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Le Journal du dimanche du 06-08-2017 titre [1] en une :

« Le plan de la France pour trier les migrants »

Il s’agit de l’annonce d’une interview [2] de Gérard Collomb, ministre d’État, ministre de l’intérieur du gouvernement Philippe, par trois journalistes que je préfèrerais ne pas nommer – l’accusation de délation me menace, et « rigoureusement ma mère m’a défendu de [les] nommer ici » – mais mon devoir d’informer l’emporte : il s’agit Stéphane Joahny, Christine Ollivier et David Revault d’Allonnes.

Ce superbe titre m’a donné une idée : je vais élaborer un

Plan pour trier les journalistes,

que je soumettrai à Françoise Nyssen, ministre de la culture du même gouvernement. J’espère que cela m’ouvrira, à moi aussi, la une du JdD. Votre participation à cette élaboration est fortement souhaitée.

Les principales orientations de ce plan sont les suivantes.

  1. Il est vital de distinguer les journalistes politiques des journalistes économiques.

L’identification des premiers est simple. Ils sont soumis, de par le milieu qu’ils fréquentent, à des atteintes permanentes à leurs droits humains les plus élémentaires (harcèlement sexuel, pressions, mensonges éhontés…) : c’est, vous l’avouerez, inadmissible. Pour les seconds, l’identification est plus difficile : ils s’estiment, on ne sait pourquoi, victimes d’inégalités de traitement (au sens de salaire) et de frais de déplacement, ce qui est, vous l’avouerez aussi, beaucoup plus supportable. C’est pour cela qu’ils axent leurs articles sur les conditions économiques.

Les deux groupes n’ont donc qu’une idée en tête – ils ne sont jamais contents – : quitter leur journal, leurs chaînes (sans jeu de mots) ou leur média, pour migrer vers un autre journal, d’autres chaînes, un autre média où la liberté de parole est totale, l’herbe plus verte, le soleil plus doux, la table mieux garnie.

Bien entendu, la Déclaration universelle des droits de l’homme-journaliste leur reconnaît le droit de le faire. Mais même si, pour d’évidentes raisons morales, ils doivent faire un effort, les bons médias ne peuvent accueillir toute la misère journalistique du monde. Un flux incontrôlable de journalistes migrants déferle donc sur le monde des médias, avec les conséquences désastreuses que vous imaginez.

En anglais, une chaîne radio ou télé s’appelle channel : vous frémissez surement devant toutes les souffrances que vivent ces hordes de journalistes sur la rive de ces channels, on dirait des Moïses arrêtés devant le frontière de la Terre promise. Et ils vivent dans des conditions inhumaines, souvent dans la rue, sous le viaduc du métro ou du périphérique, ou parfois, quand ils ont beaucoup de chance, dans des camps de regroupement où ils sont privés d’eau.

Devant tant de misère humaine, que peut-on faire ?

  1. Eh bien, la première urgence est évidemment de définir une procédure de tri des journalistes.

On doit définir une règle claire et mettre en place des structures administratives permettant de séparer le bon grain –les journalistes politiques – de l’ivraie – la plèbe des autres, qu’on peut sans risque de se tromper rassembler dans la catégorie des journalistes économiques.

Les journalistes politiques recevront une carte ad’hoc qui leur permettra de postuler dans les médias de leur choix. Pour revenir aux trois journalistes dont les qualités d’interviewer et de choix de titres m’ont conduit à écrire cet article, le fait d’être capable de disserter sur un Plan pour trier les migrants leur donne bien entendu de grandes chances d’obtenir cette carte.

Les journalistes migrants qui ne l’obtiendront pas seront rejetés dans la catégorie des journalistes économiques et reconduits dans leur ancien média.

Deux problèmes subsistent :

  • le 1e est celui des délais nécessaires pour traiter l’ensemble des dossiers. Les dures conditions budgétaires actuelles, que le ministre de l’économie du quinquennat précédent ne pouvait prévoir, et l’exemple des procédures analogues déjà mises en œuvre permettent de considérer comme raisonnable un délai d’environ deux ans entre le dépôt d’un dossier et la réponse de l’administration ;
  • le 2e est le mode de reconduite du journaliste débouté dans son média d’origine ; sur ce point, et compte tenu de l’extrême générosité que traduira ce plan, il faut envisager la plus grande rigueur dans l’exécution, faute de quoi il y aurait appel d’air et nous serions sous la menace d’un tsunami de journalistes migrants.

Les journalistes ayant déposé un dossier et restant en attente de réponse n’auront évidemment pas le droit de travailler. Ils seront stockés dans les camps de regroupement évoqués plus haut, si des places sont disponibles, sinon ils seront autorisés à devenir SDF.

L’exigence morale de les traiter humainement est évidente. Elle sera satisfaite par une délégation de service public à des ONG qui auront fait l’objet d’une certification Qualité ISO 9000 pour les procédures de traitement des journalistes. Ces ONG seront en particulier chargées de les abreuver et de les laver.

Je lance donc :

  1. un appel à toutes les bonnes volontés pour m’aider à affiner ce plan ;
  1. une opération de financement participatif – pardon, de crowdfounding – pour financer sa rédaction et le début de sa mise en œuvre.

Bien entendu, le JdD, compte tenu de son expérience dans le tri des migrants, et Marie Sara, compte tenu de son expérience dans le tri des toros avant les corridas, seront les premiers partenaires sollicités dans cette opération.

© Serge Ruscram, 09-08-2017
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[1] https://www.relay.com/le-journal-du-dimanche/le-plan-de-la-france-pour-trier-les-migrants-numero-3682-quotidiens-559564-14.html, consulté le 09-08-17 à 15 h 09.

[2] Le texte est consultable, le 09-08-2017 à 15 h 14, à l’adresse http://www.lejdd.fr/politique/gerard-collomb-sur-les-migrants-de-calais-il-faut-eviter-les-infrastructures-fixes-3404516

Macron, Villiers, le budget de la défense et les autres budgets :

une politique de Gribouille

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J’ai été, durant 3 ans, militaire d’active : élève-officier, puis officier ; j’ai ensuite été officier de réserve, puis officier de réserve honoraire ; j’ai plus tard, durant 3 ans, travaillé sur la maintenance de l’armée de terre. Je connais donc, mieux que la plupart des civils, le sujet du budget de la défense, qu’on appelle maintenant « les armées ».

Je suis, par mon éducation et mon orientation philosophique, renforcées par mon expérience, antimilitariste (vous voyez, j’ai, comme tout le monde, mes contradictions…). Mais je pense qu’il est indispensable, l’humanité étant ce qu’elle est, d’avoir une armée forte. La décision prise à la fin de la IVe République, puis confirmée et amplifiée par de Gaulle, de faire de la France une puissance nucléaire n’a été remise en cause par aucun président ni aucune majorité ultérieure. Jusqu’à éventuel nouvel ordre, qu’on ne voit pas venir, la France a donc une armée forte, dotée du « feu nucléaire ».

C’est un choix, qui me paraît respectable. Tant qu’il n’est pas remis en cause, il serait souhaitable que cette armée qu’on veut forte soit aussi… opérationnelle. Or, on le soupçonne depuis longtemps, et on en est sûr au moins depuis la première guerre du Golfe, ce qu’on appelle dans l’armée la « disponibilité des matériels complets » [1] est tout simplement pitoyable. Et cela continue, malgré la conscience qu’on tous les officiers et sous-officiers que leur équipement est trop souvent inutilisable, ou au moins gravement inadapté, ce qui fait courir de graves risques aux soldats en opération extérieure.

Cela est dû :

  • d’une part, certainement, à une organisation imparfaite : à performances constantes, des économies sont possibles, dans l’armée comme ailleurs ;
  • mais d’abord à une schizophrénie congénitale des décideurs, dans l’exécutif et le législatif – ou à leur art de la manipulation.

En effet, tout ingénieur qui construit un équipement, à condition qu’il soit aussi en charge de son entretien (on dit maintenant « sa maintenance », ça fait plus globish, donc plus classe), comme tout économiste qui fait des calculs de rentabilité, sait que pour qu’un investissement soit utilisable de façon pérenne, il faut dépenser, chacune des années suivantes, un budget dit de « maintenance curative », c’est-à-dire permettant seulement de le maintenir en état. Et il sait quels ratios il faut utiliser dans son secteur pour déterminer ce budget. Par exemple, en informatique de gestion, si on investit 100 dans un logiciel l’année n, il faut prévoir environ 20 de maintenance curative l’année n + 1, 15 l’année n + 2 et 10 les années suivantes. Et cela ne prend pas en compte les coûts de renouvellement (qui sont pris en compte par l’amortissement) ni les coûts de « maintenance évolutive » nécessaires pour que l’équipement soit adapté aux évolutions technologiques et autres.

Or, que fait l’armée, ou plutôt que fait, depuis des décennies son chef, dont Macron a bien rappelé que c’était le président de la République, que fait Bercy, qui a une gestion comptable du budget de l’État (je sais, ils sont payés pour ça, mais ce n’est pas une raison pour les laisser faire n’importe quoi), que fait le parlement qui vote le budget ? Ils déterminent et votent des crédits d’investissement pour que l’armée achète des équipements sophistiqués (chars Leclerc, avions Rafales, hélicoptères Tigre…). Ces crédits sont calculés sur la base de programmes à long terme, qui permettent aux industriels de fixer le prix unitaire de l’engin. Or la rigueur, et sa traduction budgétaire la régulation, pratiquées depuis les gouvernements Raymond Barre à la fin des années soixante-dix, font que les programmes à long terme ne sont pas respectés – c’est le « miracle » de l’annualité budgétaire, qui fait que l’État ne s’engage pas au-delà de l’année légale – : le nombre d’engins effectivement achetés est régulièrement inférieur au nombre programmé, donc le prix unitaire augmente : un Rafale coût moins cher s’il fait partie d’un programme de 120 avions sur 10 ans que sur 20 ans. On alimente alors un cercle vicieux : moins on achète, plus l’unité coûte cher.

Bien entendu, le lobby militaro-industriel proteste, alors on fait un petit effort sur les crédits d’investissement, sans revenir pour autant au niveau du programme initial. Mais, en parallèle, on compense par des « économies » sur les crédits de fonctionnement, qu’on rogne au-delà du raisonnable : c’est moins visible et, dans un premier temps, ça paraît indolore. Et les chars, les avions, les hélicoptères, mal entretenus, sont, pour beaucoup d’entre eux, inutilisables. Rien ne vous dit que le canon des chars, les missiles des hélicoptères, le système de vol de nuit des avions qui défilent le 14 juillet sont en état de fonctionner, et que ces engins peuvent être utilisés en opération extérieure. Mais ils sont si beaux au-dessus des Champs… On achète donc des engins dont on sait qu’on ne pourra pas tous les maintenir en état de marche. C’est un énorme gaspillage de fonds publics.

À ce sujet, on écoutera avec intérêt l’interview [2] sur FranceInfo du général Vincent Desportes, le 03-07-2017, qui affirme que les troupes françaises au Mali n’ont pas les moyens de la stratégie qu’on leur assigne – la disponibilité des hélicoptères y est par exemple, dit-il, de moins de 25 % – et accuse fortement l’exécutif précédent – Hollande et Le Drian – d’avoir toujours refusé d’accorder à l’armée les moyens nécessaires

Or le collectif budgétaire préparé par le gouvernement Philippe prévoit une diminution de 850 M€ des crédits de fonctionnement du ministère des armées. C’est le contraire du programme annoncé par Macron pendant la campagne présidentielle : comme pour Hollande, les reniements n’ont pas tardé…

Les armées sont déjà dramatiquement sous-équipées, en cette période où elles interviennent au Sahel, au Moyen Orient, et sur le territoire français avec l’opération Sentinelle. Il semble que, avec les moyens dont elle dispose, l’armée française ne puisse avoir beaucoup plus de 30 000 soldats sur le terrain, et encore dans des conditions de grande vulnérabilité. Le chef d’état-major des armées démissionnaire, le général Pierre de Villiers a-t-il eu tort de s’élever contre cette nouvelle coupe budgétaire, à un moment où la situation est déjà aussi dégradée ? À mes yeux, ç’aurait été une faute grave qu’il ne le fasse pas.

Mais voilà ce qu’en dit Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement, par ailleurs connu pour sa proximité avec Macron, dans son interview[3]  au Figaro rendue publique le 21-07-2017 : « C’est son comportement qui a été inacceptable. On n’a jamais vu un chef d’état-major s’exprimer via un blog, ou faire du off avec des journalistes ou interpeler les candidats pendant la présidentielle, comme cela a été le cas. Il s’est comporté en poète revendicatif. On aurait aimé entendre sa vision stratégique et capacitaire plus que ses commentaires budgétaires».

C’est pourtant ce « poète revendicatif », apparemment sans « vision stratégique », coupable d’avoir « interpel[é] les candidats pendant la présidentielle », qui a été reconduit le 1e juillet dernier pour un an au poste de chef d’état-major des armées par… le président de la République, Emmanuel Jupiter Macron lui-même. Cherchez l’erreur : bel exemple d’incohérence entre le jugement exprimé sur ce général et les fonctions qu’on lui confirme. Ou alors, ce qu’on lui reproche, c’est justement de mettre en évidence à quel point le revirement politique de Macron sur le budget des armées est incohérent. De plus, Macron peut difficilement dire qu’il découvre aujourd’hui les dégâts d’une politique budgétaire qu’il a contribué à élaborer quand il était encore ministre de l’économie il y a quelques mois. Et il a déclaré lors du conseil des ministres où a été nommé le successeur de Villiers, selon des propos rapportés par le même Castaner, que ce successeur, le général Lecointre, est « un héros, reconnu comme tel dans l’armée [4] ». S’il ne s’agit pas d’une humiliation supplémentaire visant Villiers…

Si encore cela avait un intérêt, mais, je ne comprends pas l’agressivité de Macron vis-à-vis de Villiers, qui ne peut que profondément choquer l’ensemble des armées, alors qu’on avait cru comprendre que, depuis le début de son mandat, il cherchait à leur manifester un intérêt tout particulier : c’est incompréhensible. Et certains avaient pensé que Macron avait une stratégie très élaborée, au moins pour sa comm’.

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Mais le sujet est plus vaste que le seul budget des armées, et, pour elles comme pour les autres domaines, il n’est pas nouveau. Dans le livre Dialogue social et programme économique (Lulu éd., 2007), j’avais abordé le sujet de la nécessaire mise en cohérence de la politique budgétaire entre investissement et fonctionnement, dans le domaine militaire mais aussi dans celui du transport ferroviaire et de l’énergie.

Pour le ferroviaire, on sait depuis longtemps que l’énorme investissement dans le TGV s’est fait au détriment de l’entretien du reste du réseau ferré, qui se détériorait, « à grande vitesse » lui aussi : on peut par exemple à ce sujet se reporter au cinglant rapport de 2005 du laboratoire d’intermodalité des transports et de planification de l’École polytechnique de Lausanne : Audit sur l’état du réseau ferré national français. Rapport. 7 septembre 2005. V. 1.2 Ce n’est que très récemment, et sans doute l’accident de Brétigny le 12-07-2013 a-t-il accéléré à la prise de conscience, que la SNCF et RFF ont mis en œuvre un important programme de rattrapage pour la rénovation du réseau.

En ce qui concerne l’énergie nucléaire, on sait aussi depuis longtemps que les calculs économiques d’EDF et des industriels du secteur comportent de fortes incertitudes sur les coûts futurs de maintenance, de démantèlement et de retraitement des déchets, ce qui rend incertains les calculs de rentabilité et contribue à biaiser l’instruction des dossiers. Les rapports de la cour des comptes sur le sujet sont explicites [5].

La réflexion doit être élargie aux autres domaines de l’action publique, comme la santé. Prenons un exemple instructif : dans un hôpital de l’APHP, le directeur a récemment et pendant des mois refusé de financer la réparation, qui coûtait 3 000 €, d’un instrument médical, avec l’argument, classique dans la gestion publique, que la ligne budgétaire était épuisée. Cette « économie » a causé plusieurs infections nosocomiales à bactéries résistantes, dont les traitements antibiotiques ont coûté des dizaines de milliers d’euros, jusqu’à ce que, la cause du dysfonctionnement étant éclairci, le chef de service concerné annonce qu’il arrêtait toute intervention tant que la réparation n’était pas effectuée : il a fallu ce « chantage » pour que le directeur trouve un moyen de financer ces 3 000 €. Ici encore, l’analyse budgétaire à court terme l’avait emporté ; de plus, une logique purement comptable, qui ne tient pas compte de l’état de santé des patients, donnait a posteriori raison au directeur : les hospitalisations induites par le dysfonctionnement, du fait de la T2A (tarification à l’activité), augmentaient le financement de l’hôpital, et le coût des traitements ne pénalisait pas l’hôpital, mais un autre budget, celui de l’assurance maladie : comptablement, ces maladies nosocomiales amélioraient les comptes de l’hôpital !

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Cette grande difficulté de l’action publique à prendre en compte à la fois le court et le long terme dans la gestion financière n’est pas apparue avec Macron : elle est diagnostiquée depuis des lustres, avec des majorités de droite comme avec des majorités social-libérales. Mais l’épisode Villiers montre, pour ceux qui avaient des espérances de changement avec l’élection de Macron, que rien ne change : le pouvoir reste aux fonctionnaires de Bercy, avec des objectifs purement comptables sans prise en compte des objectifs opérationnels. La même technocratie reste aux commandes

De plus, la morgue avec laquelle a été traité le général de Villiers révèle une violence exercée publiquement qui est très nouvelle dans l’action politique : et si c’était le seul changement ?

 

© Serge Ruscram, 27-07-2017
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[1] Je traduis : il s’agit des équipements complexes, les plus complexes étant par exemple les chars, les hélicoptères, les avions, etc.

[2] Consultée le 21-07-17, 18 h 35.

[3] Consultée le 21-07-17, 17 h 12.

[4] « François Lecointre, nouveau chef d’état-major des armées, ‘‘un héros, reconnu comme tel’’ », le monde.fr du 19-07-2017, consulté le 25-07-2017, 16 h 45.

[5] Voir les rapports de la Cour des comptes, par exemple le chap. II.1 du Rapport public annuel 2016 de la cour des comptes (Les observations. Synthèse) et le rapport sur Le coût de production de l’électricité nucléaire, Actualisation 2014, Mai 2014, et les rapports précédents.

Choses vues à la manifestation CGT, FO, FSU et Solidaires

1er mai 2017 à Paris

Photo : La Liberté guidant le peuple (fragment), Eugène Delacroix
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Ce premier mai, entre les deux tours de l’élection présidentielle, c’était la désunion syndicale. Voici quelques impressions que j’ai eues dans la manifestation « Pour nos exigences sociales – Contre l’extrême droite », organisée à l’appel de CGT, FO, FSU et Solidaires de la République à la Nation.

J’ai rendez-vous à Bastille, et, à 14 h 30, nous commençons à remonter le boulevard Beaumarchais pour gagner le départ de la manif’ à Répu. Elle n’est pas encore partie, mais des groupes sont déjà sur le parcours, immobiles.

Et c’est déjà un choc : un premier cordon de flics, sans doute des policiers, sur plusieurs lignes, est l’arme au pied (au sens propre) en tête du cortège qui n’a pas encore démarré, face aux manifestants. Les flics sont déguisés en Robocop, tout en noir, avec casque, masque à gaz, armure en fibre de carbone. Certains ont lanceur de flash ball, fusil à lunette, ou un tas d’autres armes impressionnantes. Devant eux, un contingent de la France insoumise. Puis… un 2e cordon d’au moins 4 lignes des mêmes Robocops, face aux manifestants suivants. Mais le 1e contingent de ces manifestants est un groupe homogène et dense de quelques dizaines, sans doute deux cents personnes : tous sont habillés en noir, cagoulés de noir, un foulard noir sur le nez et la bouche.

La loi n° 2010-1192 du 11 octobre 2010 « interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public » précise dans son article 1 que « Nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage ». Elle permet aux forces de l’ordre de verbaliser les femmes en burqa, ce que je trouve bien. Mais, malgré le nombre de flics par manifestant à cet endroit et leur armement, qui leur donne une impressionnante supériorité, ils n’ont, semble-t-il, pas la consigne d’interpeller ces « manifestants », qui constituent clairement un groupe d’anar’ venus pour en découdre, sans doute infiltrés par quelques flics : ces anar’ seraient donc incomparablement moins dangereux pour la société qu’une femme isolée en burqua.

Derrière ces présumés casseurs (je sais, il y a la présomption d’innocence, mais allez voir les photos, par exemple sur le site du Parisien [1]), cette fois sans cordon de flics, les vrais manifestants, CGT en tête.

Et la manif’ démarre, le cordon de flics « avançant à reculons » comme m’a dit une amie.

La stratégie fixée à la police est donc de :

  • former en tête de manif’ une nasse dont on ne pourra pas s’échapper ;
  • découper la manif’ en tronçons, en séparant le bon grain (ou plutôt l’assez bon grain), les syndicats qui annoncent assez clairement qu’ils poussent à voter Macron, de l’ivraie, la France insoumise qui appelle seulement à barrer la route au Front national ;
  • laisser le SO [2] de la CGT au contact avec les casseurs, alors que leur rôle est d’encadrer leurs troupes et pas de maintenir l’ordre.

L’ordre de dangerosité décroissante est donc, aux yeux du ministère de l’intérieur, la femme isolée en burqa, puis la France insoumise, puis les casseurs, suffisamment peu dangereux pour qu’on les laisse en contact direct avec la CGT.

Trois quarts d’heure plus tard, la tête de manif’ a avancé de 300 m, et la nasse la bloque à l’entrée de la place de la Bastille. Évidemment, ça dégénère tout de suite. Des cocktails Molotov sont lancés directement sur les flics (voir les autres photos du diaporama cité plus haut). Si j’étais croyant, je dirais que c’est un miracle qu’il n’y ait « que » six policiers blessés, dont deux gravement.

La technique de la nasse et de l’impunité des casseurs n’est pas une nouveauté : elle était déjà systématique au moment des manifs’ contre la loi « Travaille ! ». On a du mal à croire qu’il n’y a pas une volonté politique de ce gouvernement, qui se proclame socialiste et qui est en fait libéral et même pas social-libéral, de provoquer la violence dans les manifestations.

Et je m’interroge sur l’objectif politique que cela cache. Au moment de la loi Travaille, on peut comprendre que ce gouvernement cherchait à discréditer les manifestants. Mais entre les deux tours de l’élection présidentielle, cela ne peut avoir comme effet que de radicaliser la droite et l’extrême droite contre les violences imputées aux manifestants mais en fait provoquées par la stratégie de la police, et de dégoûter l’extrême gauche, ce qui accroîtra le nombre d’abstentions et de votes blancs et nuls : cela fait le jeu de Marine Le Pen. Alors, politique de la terre brûlée ? J’ai du mal à comprendre.

Et cette politique repose sur l’envoi à l’abattoir, ou plutôt à l’incendie, de la base des forces de maintien de l’ordre. Ce n’est pas cette base qui est responsable des violences, c’est la hiérarchie qui les téléguide.

C’est avec un gouvernement « socialiste » que cela se passe comme ça avec. Imaginons Marine Le Pen présidente avec une majorité Front national. Que deviendra la liberté de manifester ?

C’est pour cela que, la rage au cœur, je vais malgré tout voter Macron.

© Serge Ruscram, 02-05-2017
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[1] Voir en particulier la photo 7/12 du diaporama (vue le 02-05-17 à 17 h) : s’agit-il de gentils manifestants ?

[2] Pour les macronistes, peu habitués à manifester, SO signifie service d’ordre.

De la laïcité dans les valeurs de la République

Une valeur de paix qui deviendrait conflictuelle ?

© Serge Ruscram, 23-12-201
© Richard Murray sur Wikepédia (photo du kilt)
© Serge Ruscram pour les autres photos (Sahel malien et nigérien, 1977)
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1      Laïcité : que de conflits sémantiques en ton nom !

  • Est-il interdit d’ajouter une épithète au substantif laïcité, ou est-ce nécessaire, comme l’a dit Nicolas Sarkozy, qui souhaitait une laïcité positive[1] ?
  • La laïcité se définit-elle par la loi de 1905, ni plus ni moins, supposée parfaite, ou faut-il la faire évoluer pour qu’elle s’adapte aux évolutions de la société ?
  • La laïcité est-elle unique, et faut-il pour cette raison critiquer Jean Baubérot qui propose une typologie de la laïcité dans son livre Les sept laïcités françaises[2] ?
  • Les mots laïcisme et islamophobie ont-ils un sens ?

Lire la suite « De la laïcité dans les valeurs de la République »

Il ne faut pas désespérer la France périphérique…

… maintenant que Billancourt n’existe plus

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Le titre de cet article est inspiré par une phrase qu’aurait dite Jean-Paul Sartre en 1968 : « Il ne faut pas désespérer Billancourt ». L’usine Renault de Billancourt était alors une citadelle ouvrière. En réalité, il semble que cette phrase provienne du collage de deux répliques de Nekrassov, une pièce peu connue de Jean-Paul Sartre, créée en 1955 : « Il ne faut pas désespérer les pauvres » et « Désespérons Billancourt ». Aujourd’hui, Billancourt n’existe plus, en tout cas en tant que bastion syndical, et, avec la désindustrialisation, le néo-libéralisme et leur impact sur le développement de l’individualisme, la classe ouvrière a volé en éclats. Mais la recherche sociologique et économique récente met en évidence l’émergence d’une France périphérique, probablement majoritaire dans la population et en croissance, qui ne bénéficie pas des avantages de la mondialisation et continue à se marginaliser.

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« L’imposture » Tsipras, ou l’abjection des commentateurs ?

Photo : © A. Savin, Wikimedia Commons

Crise grecque, médias et politiques

 

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Tout d’abord, un petit étonnement : beaucoup des hurlements des journalistes contre le référendum grec parlent du « oxi », qui voudrait dire « non ». Rappelons que non, en grec, se dit οχι, avec un « χ», la lettre khi, et pas un « ξ », la lettre xi. Cela se prononce donc ochi, avec un ch chuinté comme dans l’allemand weich ou Bücher. Si on veut faire cultivé, on se renseigne un minimum… Ce sont les mêmes qui parlent de Peter Handke en prononçant « Piter », comme ils pensent que cela se prononcerait en anglais, est pas « Péter ». Décevant…

Sur les péripéties de la crise de l’euro, les prises de position des politiques et les commentaires dans les médias sont bien souvent d’une violence et d’une mauvaise foi stupéfiantes. Cela dénote certainement une volonté d’humilier les Grecs, qui illustre bien la thèse de Bertrand Badie dans son livre Le Temps des humiliés [1]. On peut parler, en le citant, d’une « pathologie » de la diplomatie de l’Union européenne. Prenons quelques exemples, relevés avant le Non exprimé par les Grecs le 5 juillet à 61,3 % des votants. Un autre article de ce blog portera sur les suites du referendum.

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Question 1. Qui a accusé le FMI de collusion avec Syriza ?

En répondant massivement « non » à la question biaisée qui leur avait été posée par un gouvernement manipulateur [2], les Grecs ont ostensiblement tourné le dos à ce que leur proposait l’Europe : de nouvelles aides contre des réformes. L’histoire retiendra qu’ils l’ont fait avec un coup de pouce sidérant du Fonds monétaire international, lequel, à quelques jours du scrutin, a subitement donné du crédit aux thèses d’Alexis Tsipras réclamant une restructuration massive de la dette grecque – en plus des allègements déjà consentis qui représentent, rappelons-le, une année de PIB !

Le FMI deviendrait-il aussi gauchiste que Syriza ? On en frémit d’avance ! Ainsi donc, il est « sidérant » de considérer que la dette grecque n’est pas soutenable, et d’envisager une sortie négociée de la crise plutôt qu’un Grexit sauvage qui se traduirait par des impayés de centaines de milliards d’euros ? Je dirais plutôt que c’est une preuve d’intelligence d’étudier deux scénarios alternatifs, et c’est le devoir d’une institution comme le FMI, si elle est raisonnable, d’exprimer sa préférence.

Réponse 1. C’est Nicolas Barré, dans l’éditorial des Échos du 06-07-2015.

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Question 2. Quand le FMI a-t-il « subitement donné du crédit aux thèses d’Alexis Tsipras » et sous quelle forme l’a-t-il fait ?

Réponse 2. Selon une dépêche du 3 juillet de l’agence Reuters, dans son « rapport publié à Washington, le FMI estime que la dette de la Grèce ne sera pas viable si elle n’est pas considérablement allégée, éventuellement via une annulation de prêts accordés par ses partenaires de la zone euro ».

Mais, plus intéressant encore, la même dépêche a préalablement indiqué :

Les pays de la zone euro ont tenté en vain d’empêcher la publication jeudi [2 juillet] du rapport du Fonds monétaire international (FMI) sur la dette de la Grèce, dont le gouvernement d’Alexis Tsipras s’est emparé vendredi pour le présenter comme un argument de poids en faveur du « non » au référendum organisé dimanche, a-t-on appris de sources informées de ces débats.

Toujours selon Reuters, c’est lors d’une réunion du conseil d’administration du FMI, mercredi 1e juillet, que « les pays de la zone euro ont tenté en vain d’empêcher la publication jeudi du rapport ». Devant la position majoritaire du conseil, ils ont dû céder, et le rapport a donc été publié le lendemain.

Ce qu’on peut trouver « sidérant », comme diraient Les Échos, c’est que ce rapport soit diffusé trois jours après la date à laquelle la Grèce n’a pu payer son échéance au FMI, et trois jours avant le référendum grec, alors que les négociateurs grecs demandent depuis 5 mois que les engagements qu’ils devront prendre pour améliorer leurs finances publiques soient accompagnés d’un engagement clair des « institutions [3] » sur le réaménagement de sa dette. Mais ces institutions ont toujours exigé des engagements immédiats de la Grèce contre l’annonce de l’organisation à l’automne de négociations sur ce réaménagement : la Grèce était priée de faire confiance. En s’exprimant quelques mois plus tôt, le FMI aurait certainement permis que les négociations se passent mieux et aboutissent à un compromis acceptable par toutes les parties et que la crise soit moins longue et moins déstabilisante.

Ce qu’on peut trouver encore plus « sidérant », c’est la politique de l’autruche des gouvernants de la zone euro, qui cherchent à censurer un rapport du FMI sous prétexte qu’il s’oppose à leurs objectifs. L’Union européenne est donc plus néo-libérale que le FMI : on en était convaincu, c’est désormais démontré. Et, de plus, elle cherche à censurer des avis d’experts, pourtant peu suspects d’antilibéralisme, qui ne vont pas complètement dans le sens qu’elle souhaite.

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Question 3. Qui a dit, lors d’une réunion entre les institutions et les négociateurs grecs : «L’urgence est de rétablir le dialogue, avec des adultes dans la pièce» ?

Réponse 3. C’est Christine Lagarde, présidente du FMI. Cette déclaration, citée par 20 minutes, avait certainement pour objectif principal d’humilier les Grecs : avec leur attitude, leur absence de cravate, était sans doute bien la preuve qu’ils étaient des amateurs. Qu’aurait-on dit si ces mêmes Grecs avaient, dans une réunion de même type, dit qu’ils préfèreraient avoir des interlocuteurs qui ne soit pas mis en examen par la cour de justice de la République française [4] ?

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Question 4. Qui a écrit les paragraphes suivants ?

Alexis Tsipras et son parti Syriza ont montré leur vrai visage: celui d’un groupe de rupture, antisystème, anticapitaliste, et pour finir anti-européen, dont le modèle, s’il existe, doit être recherché du côté du Venezuela de feu Hugo Chavez. Un national-populisme avec comme moteur en lieu et place de la dénonciation du diable américain, une intense propagande anti-allemande faisant de la seule Angela Merkel la responsable de tous les maux de la Grèce.

Ils ne peuvent pas abandonner les Grecs à leur triste gouvernement. Ils méritent mieux que Tsipras et ses alliés. Comme ils n’avaient pas hier mérité les colonels.

Réponse 4. C’est Jean-Marie Colombani [5], dans un article de Slate.fr, titré, de façon très modérée, « L’imposture Tsipras ». À ses yeux, ne pas être d’accord avec lui équivaut donc à être favorable à une dictature militaire ?

Cette modération extrême de la part de J.-M. Colombani n’étonnera pas ceux qui se souviennent de ses positions au moment du référendum de 2005 sur le projet de traité établissant une constitution pour l’Europe (TCE). On se souvient que la quasi-totalité des politiques et des médias avaient fait une campagne forcenée pour le Oui, et que, malgré cela, le Non l’avait emporté avec 54,7 % des voix. Dans son éditorial du Monde daté du 31-05-2005, paru le lendemain du référendum, J.-M. Colombani écrivait :

Dans ce scrutin, organisé par un homme qui risque désormais de passer à la postérité comme le Docteur Folamour de la politique [il s’agit de Jacques Chirac], usant contre lui-même à quelques années d’intervalle, de la dissolution et du référendum, l’enjeu concernait en premier lieu une idée. Une idée à abattre.

Les tenants du non voulaient en effet en finir avec ce qu’ils considèrent comme le mythe européen. Par nationalisme, par xénophobie, par dogmatisme ou par nostalgie, ils voulaient se débarrasser de cette Europe qui barre l’horizon, qui dérange les habitudes, qui impose des changements.

Pour J.-M. Colombani, le vote Non était donc le fait de Français du passé, qui ne pouvaient être que nationalistes (à ses yeux, tout nationalisme est-il condamnable ?), xénophobes, dogmatiques ou/et nostalgiques. Il n’avait pas compris que l’énorme pression mise par ce qu’il est convenu d’appeler « les élites » sur un vote Oui ne pouvait qu’aggraver les inquiétudes suscitées chez les électeurs par un projet de traité illisible, proposant une organisation de l’Union européenne totalement inadaptée à un fonctionnement avec 25 États [6]. Il n’a toujours pas compris que le mépris qu’il affiche pour un referendum dès que son résultat ne va pas dans le sens qu’il attendait, et pour la large majorité de Grecs ou de Français qui ont voté Non, fait le lit de l’extrême droite. Respect de la démocratie, quand tu nous tiens…

J.-M. Colombani n’est pas le seul à avoir affiché ce niveau de mépris après le Non au referendum de 2005. L’éditorial de Serge July, dans Libération du lundi 30 mai 2005, s’intitulait « Chef-d’œuvre masochiste » et disait en particulier :

Comme en pareil cas, il fallait des leaders d’occasion qui nourrissent ce désarroi national. Les uns ont surenchéri dans la maladresse, les autres dans les mensonges éhontés. À l’arrivée, un désastre général et une épidémie de populisme qui emportent tout sur leur passage, la construction européenne, l’élargissement, les élites, la régulation du libéralisme, le réformisme, l’internationalisme, même la générosité

Encore et toujours le respect de l’adversaire…

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On pourrait multiplier les exemples. Je m’arrêterai là. Si vous voulez poursuivre sur le sujet, le site d’Acrimed mérite une visite.

La position de certains journalistes est, heureusement, plus modérée. Bizarrement, il s’agit par exemple de Maria Malagardis, envoyée spéciale de Libération à Athènes, ou Angélique Kourounis, correspondante de Radio France à Athènes. La consonance grecque de leur nom y serait-il pour quelque chose ? Peut-on être femme, d’origine grecque et à la fois intelligente et honnête ? Qu’en pensent nos politiciens et nos intellectuels médiacrates ?

Mais il faut se poser la question : pourquoi l’injure et le mépris sont-ils d’un usage tellement systématique dans les médias et le monde politique ? L’humiliation de l’adversaire ne devrait pas être,n en démocratie, une pratique banale.

 

© Serge Ruscram, 15-07-2015
Utilisation possible, sous réserve de mentionner l’auteur et l’URL du blog.

[1] Bertrand Badie, Le Temps des humiliés. Pathologie des relations internationales, Odile Jacob, 2014

[2] Ici comme dans la suite de l’article, c’est moi qui souligne.

[3] C’est l’euphémisme qui remplace désormais l’expression « la troïka » pour désigner les créanciers de la Grèce : le FMI, l’Union européenne et la Banque centrale européenne.

[4] Christine Lagarde a été mise en examen le 27-08-2014 par les magistrats de la commission d’instruction de la cour de justice de la République (CJR) dans le cadre de l’affaire Tapie-Crédit Lyonnais, pour « négligence d’une personne dépositaire de l’autorité publique » dans le cadre de la décision de saisir un tribunal arbitral pour régler le contentieux entre Bernard Tapie et le consortium de réalisation (CDR). Le CDR est la structure de défaisance créée par l’État en 1995 dans l’affaire du Crédit lyonnais. Ch. Lagarde affirme que cette décision a été signée de son nom par son directeur de cabinet, Stéphane Richard, avec une « griffe » (machine à signer), sans qu’elle se souvienne avoir été informée de son contenu, et qu’elle n’avait pas suivi en détail cette affaire (source : LeMonde.fr du 27-08-2014). Si c’est le cas, elle choisit bien mal ses collaborateurs, ce qui, pour un ministre, me paraît une faute professionnelle grave. Espérons qu’elle a progressé depuis qu’elle est présidente du FMI. Cet arbitrage, qui a abouti à un paiement de plus de 400 M€ à Bernard Tapie, a été annulé le 17-02-2015 par la cour d’appel de Paris (qui a ordonné « la rétractation de la sentence arbitrale »).

[5] J.-M. Colombani, qui a présidé aux destinées du journal Le Monde, de 1994 à 2007, comme directeur puis comme président du directoire, est depuis 2008 président d’E2J2, société éditrice de Slate.fr.

[6] Pour plus de détails sur le TCE, on peut se reporter à l’article « À propos des institutions de l’Union européenne… » de ce blog. L’Union européenne était passée de 15 à 25 États en 2004 ; elle en compte actuellement 28. Les institutions européennes fonctionnaient déjà mal à 15, et l’élargissement à 25 avait été fait avant qu’elles soient modifiées. La procédure de modification à 25 était d’une complexité extrême, ce qui a abouti à un projet de traité extrêmement complexe, et inefficace en cas de crise. Malgré le rejet de la ratification du projet de TCE par referendum en France et aux Pays-Bas, le traité de Lisbonne, qui ressemble étrangement au projet de TCE, a finalement été promulgué en 2007. La France a ratifié ce traité par un vote du Parlement, qui contredisait le résultat du referendum.

Que devient la valeur Égalité ?

Image : devise révolutionnaire sous la Terreur
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D’après une exposé fait en juillet 2015

Liberté – Égalité – Fraternité, c’est la devise de la République française. Elle est apparue en 1790 dans un discours de Robespierre sur l’organisation de la Garde nationale de la Révolution française. Chacun des deux premiers mots correspond à une caractéristique de la société idéale que la République souhaite. Le 3e désigne plutôt une attitude dans les rapports humains et sociaux. On peut dire que la fraternité, bien comprise et réellement pratiquée, pousse chacun à agir dans le sens de l’égalité.

Mais je ne vais pas parler aujourd’hui de Fraternité. C’est un autre sujet, sur lequel il y aurait beaucoup à dire. Je me bornerai à parler d’Égalité, si je choisis une formulation optimiste, ou, dans le cas contraire, d’inégalité. Lire la suite « Que devient la valeur Égalité ? »

Le PS voulait perdre son électorat : il a réussi

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Rappelons-nous l’essai de Terra nova paru en mai 2012, avant la dernière présidentielle, intitulé Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? [1]. Terra nova est un think tank proche du PS, et plus précisément de l’aile droite du PS, celle qui s’est longtemps incarnée dans DSK, et dont la doctrine paraît avoir pris le pouvoir dans l’exécutif issu des élections de 2012, que je qualifie de social-libéral même s’il s’affirme social-démocrate. On pouvait y lire :

Si la coalition historique de la gauche est en déclin, une nouvelle coalition émerge. Sa sociologie est très différente :

  1. Les diplômés. […]
  2. Les jeunes. […]
  3. Les minorités et les quartiers populaires [mais la suite parle plus de la diversité que des « quartiers populaires » dans leur ensemble…].
  4. Les femmes […].

[…] Contrairement à l’électorat historique de la gauche, coalisé par les enjeux socioéconomiques [2] cette France de demain est avant tout unifiée par ses valeurs culturelles, progressistes

Donc, la stratégie prônée en 2012 par Terra nova repose sur l’idée que la gauche doit désormais s’intéresser prioritairement aux valeurs culturelles, et que les enjeux socio-économiques sont dépassés. Le chômage, le temps partiel contraint, les travailleurs pauvres, les SDF, tout cela n’a désormais plus autant d’intérêt. Seuls les « coalisés » de la gauche « historique » (je soupçonne un peu de mépris dans ces termes, mais sans doute ai-je l’esprit mal tourné) s’y intéressent encore.

Terra nova a quand même la clairvoyance d’identifier quelques risques :

La nouvelle coalition électorale de la gauche présente trois faiblesses structurelles :

  1. Une dynamique démographique limitée. […]
  2. Une coalition électorale en construction. […]
  3. Une abstention élevée. […]

Quelle appréciation peut-on porter sur cette analyse ? Si on souhaite introduire un peu de vraie rationalité dans les sciences politiques, il faut revenir à la caractéristique majeure de la démarche scientifique : on construit une théorie, on fait une prévision et on vérifie la qualité de la théorie par la qualité des prévisions qu’elle fonde. Or les résultats des municipales 2014 montrent que la thèse de Terra nova n’est correcte que sur les faiblesses identifiées :

  • L’abstention s’avère un risque majeur.
  • Quant à la diversité… On se reportera par exemple à l’intéressant livre Passion française. Les voix des cités [3] qui vient de sortir. G. Kepel s’y est intéressé aux candidats aux législatives de 2012 qui étaient « issus de la diversité ». Il a constaté que les électeurs de la diversité, qui ont longtemps voté majoritairement à gauche, en particulier depuis les émeutes de 2005, sont de plus en plus désabusés devant les promesses non tenues des politiques de droite comme de gauche sur la baisse du chômage, l’amélioration des conditions de vie dans les quartiers, etc. Les critères de choix pour leur vote sont de plus en plus orientés vers des revendications de type corporatiste, souvent communautaristes, parfois religieuses, voire intégristes. Ils se tournent vers le candidat qui se déclare prêt à défendre ces revendications, indépendamment de son orientation politique, et votent désormais, selon les caractéristiques et le clientélisme des candidats locaux, aussi bien pour l’extrême droite, la droite ou le centre que pour la gauche de gouvernement ou l’extrême gauche.

Cette thèse, solidement argumentée, est dans le droit fil d’une conviction que G. Kepel avait par exemple déjà exprimée dans Quatre-vingt-treize [4] (voir la note de lecture sur ce blog), livre dans lequel il écrit que le défi majeur de la société française est « la désintégration de la société française – à laquelle ne peut répondre qu’une politique résolue d’intégration (p. 257) ».

Cette coalition souhaitée par Terra nova, et qui constitue manifestement la cible marketing de l’actuel exécutif, n’est donc pas une « nouvelle coalition [qui] émerge », mais plutôt un fantasme en train de tourner au cauchemar. Et on peut craindre que ce cauchemar dure jusqu’aux européennes et bien au-delà.

Être de gauche consiste pourtant à s’occuper d’abord de la situation socioéconomique, en commençant par celle des moins favorisés. Le contexte de la crise économique du modèle occidental ne simplifie pas la tâche, mais il existe de nombreuses pistes réellement de gauche, qu’elles traitent de l’économie, de la fiscalité (voir sur ce blog la note de lecture sur le livre de Thomas Piketty Le capital au XXIe siècle), de l’écologie, de la réorientation de l’Europe… Quand donc la majorité « social-démocrate » actuelle (re)deviendra-t-elle socialiste ?

© Serge Ruscram, 13-04-2014
Utilisation possible, sous réserve de mentionner l’auteur et l’URL du blog.


[1] Auteurs : Bruno Jeanbart, Olivier Ferrand, Romain Prudent.

[2] C’est moi qui souligne.

[3] Gilles Kepel, Gallimard, Témoins, 03-04-2014.

[4] Gilles Kepel, Quatre-vingt-treize, Gallimard, 2012.

À propos des institutions de l’Union européenne…

Image : Paysage avec l’enlèvement d’Europe, Hendrik van Minderhout (1632 –1696), musée des beaux-arts de Rouen (détail)
© Wikipédia

Cette illustration a été choisie en référence à un récent livre de Robert Salais, Le Viol d’Europe. Enquête sur la disparition d’une idée (PUF, 2013), dont l’argument est que l’Union européenne, dès son origine, a été victime d’un conflit entre la volonté d’en faire une entité libérale, avec pour objectif essentiel la mise en place de la « concurrence libre et non faussée », et des objectifs politiques et sociaux, ceux-ci ayant toujours perdu toutes les batailles : la référence que fait le titre du livre au mythe de l’enlèvement et, dans une de ses deux versions, du viol de la princesse Europe par Zeus ayant pris la forme d’un taureau figure cette succession de défaites.

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Quelques réflexions anciennes

Le texte qui suit a été écrit en février 2005, au moment de la campagne du référendum français sur le projet de traité pour une constitution européenne (TCE). Rappelons le résultat de ce référendum : le projet de TCE a été largement rejeté le 29 mai 2005, sous la présidence de Jacques Chirac, par 54,67 % de Non, avec un taux de participation de 69,34 % et un taux de blancs et nuls de 2,51 %. Le contenu du traité, dont la mise en œuvre aurait nécessité la ratification par l’ensemble des États de l’Union européenne, a ensuite été renégocié et la France a ratifié son remplaçant, le traité de Lisbonne, le 8 février 2008, cette fois par voie parlementaire, sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Lire la suite « À propos des institutions de l’Union européenne… »

« Contreparties chiffrées », vous avez dit « Contreparties chiffrées », mon cher cousin ?

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Pacte de responsabilité, langue de bois, manipulation et incompétence

En ouverture de sa conférence de presse du 14 janvier dernier, le président de la République, François Hollande, a défini les quatre chantiers du pacte de responsabilité Lire la suite « « Contreparties chiffrées », vous avez dit « Contreparties chiffrées », mon cher cousin ? »