À propos de l’infini :

interactions entre sciences et philosophie

Photo : la galaxie d’Andromède vue à 24 μm par le télescope spatial Spitzer15, © NASA et Wikipedia
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Cet article est le compte rendu d’une intervention faite par Éric Lowen en juillet 2013 dans le cadre d’un cycle de conférences dont le sujet était Monde fini, monde infini.
Éric Lowen est directeur des cours de l’Université populaire de philosophie de Toulouse, qui est une émanation de l’association ALDERAN.

 

L’infini est un sujet qui focalise beaucoup d’interrogations scientifiques et métaphysiques. Comment sommes-nous venus à la notion d’infini ? En fait, nous avons affaire au concept d’infini, pas à l’infini lui-même. Ce concept intervient dans toutes les grandes représentations de la réalité, avec un contenu qui dépend de la représentation culturelle du monde qu’elles traduisent.

L’infini est une notion qui n’est ni naturelle, ni spontanée.

Elle s’inscrit à un moment du développement historique, alors qu’elle a été peu explorée auparavant. Elle renvoie à des représentations religieuses, qui évoluent sous l’influence du développement de la connaissance scientifique. Elle concerne la réflexion philosophique sur l’homme, l’existence, la condition humaine, thèmes auxquels d’autres s’ajouteront. Historiquement, l’évolution de la pensée amène, à partir du XVIIe siècle, l’inversion de la représentation admise auparavant. C’est en particulier lié aux apports de Copernic (XVIe siècle), Galilée (XVIIe siècle) et Newton (XVIIe et XVIIIe siècles) et à la révolution apportée par le calcul infinitésimal (à partir du XVIIe siècle).

Le même mot acquiert alors une signification complètement différente, avec comme conséquence un changement complet des valeurs associées. Aujourd’hui, l’idée d’infini est associée à une valeur positive, porteuse de modernité, alors qu’elle était avant associée à une valeur négative, porteuse d’effroi. Pour les Égyptiens, le temps est un absolu primordial, seul concept associé à l’infini ; pour les Grecs, l’hubris (ὑϐρις), qui signifie démesure, est associée à l’idée d’infini : il s’agit, jusqu’au XVIIe siècle, de refouler l’infini aux confins du monde, et c’est les dieux qui sont chargés de ce refoulement.

Le mot a deux sens.

  • Le sens objectif, qui signifie absence de limite, de début et de fin. Il en existe une définition quantitative, en mathématique, celle de la théorie des nombres (à tout nombre entier, on peut ajouter 1).
  • Un sens touchant l’ordre du qualitatif : le caractère d’infini associe une valeur positive à un objet. Dans la pensée chrétienne d’un Tertullien (IIIe siècle), d’un saint Hilaire (IVe siècle), et jusqu’à Descartes (XVIIe siècle), seul Dieu a pour attribut l’infini.

On se trouve face à un couple de concepts : fini / infini. À l’infini sont associées des valeurs positives (permanence, éternité, caractère divin…) ; au fini, des valeurs négatives (finitude, impermanence, caractère éphémère…). Pourtant, la beauté d’une œuvre d’art est par exemple inséparable de sa finitude : on n’imagine pas une symphonie de Mozart qui n’aurait pas de fin.

Or le concept d’infini n’est ni naturel ni spontané : on ne le pense pas spontanément. Toute notre expérience porte sur des choses finies : faculté de penser, savoir, durée de vie… Les caractéristiques du divin, associées à l’infini, sont imaginées par opposition à celles de l’homme, caractérisées par la finitude : immortalité, éternelle jeunesse, félicité éternelle, infinité de l’amour divin, caractère omniscient…

Le concept d’infini n’a pas son origine dans l’observation. Dans les mythologies, le ciel est borné. Quelques penseurs présocratiques ont abordé le sujet : Héraclite d’Éphèse (VIe siècle av. J.-C.), dont l’approche de l’infini se limite au temps, avec sa réflexion sur le fleuve, Anaximandre (VIe siècle av. J.-C.)… Mais cette réflexion a été rejetée par la majorité des philosophes de l’époque. Les pythagoriciens (à partir du Ve siècle av. J.-C.) ont découvert l’infini dans les nombres, dans le cadre de leur réflexion sur l’idéal de la mesure, sur l’ordre (qui, en grec, se dit cosmos : κοσμος), mais cette découverte remet en cause la prééminence de la finitude, c’est pourquoi elle est restée ésotérique. Zénon d’Élée (Ve siècle av. J.-C.), lui, raisonne sur l’infini, qui devient alors un outil de raisonnement mathématique. L’infini s’impose chez Platon (IVe siècle av. J.-C.), mais seulement à propos du transcendantal ; la place de l’infini est voisine chez Aristote (IVe siècle av. J.-C.). Démocrite IVe siècle av. J.-C.), avec l’atomisme, introduit un autre concept d’infini, qui évolue à la période hellénistique (à partir du IVe siècle av. J.-C.), en passant dans le domaine de la géométrie, par exemple avec la définition de droites parallèles comme celles qui ne se touchent pas, et ce jusqu’à l’infini.

La matière est soit considérée comme divisible à l’infini (Zénon, Parménide, au Ve siècle av. J.-C.), soit considérée comme non divisible à l’infini (avec l’atomisme). L’infini n’est plus associé au chaos, mais il reste un objet conceptualisé, un objet de raisonnement, outil pour la raison, sans être encore effectif ou matériel. Les Stoïciens (à partir du IIIe siècle av. J.-C.), Cicéron (Ier siècle av. J.-C.), Sénèque (Ier siècle) développent l’idée du caractère infini du principe divin.

Alors que le polythéisme est peu compatible avec l’idée de l’infini (chaque dieu agit sur un périmètre limité, que borne celui des autres dieux), le christianisme introduit une deuxième rupture : c’est là que la conception de l’infini dans la philosophie grecque, pour laquelle il était un outil de raisonnement, est abandonnée : l’infini devient un attribut de Dieu. On restera jusqu’au XVIIe siècle sur cette distinction entre le divin, dont l’infini est un attribut, et le terrestre, contingent et impermanent : voir Plotin (IIIe siècle), saint Augustin Ve siècle), saint Thomas (XIIIe siècle)…

C’est Galilée qui formalise la troisième rupture, majeure, en introduisant l’idée de la pluralité des mondes, qui remet en cause la conception d’un monde qui serait limité. Il ouvre la porte aux réflexions sur l’infini de Giordano Bruno (XVIe siècle). Avant lui le ciel était un fournisseur de lumière pour la décoration de la terre, ce n’est que dans l’époque moderne qu’on pense qu’il existe d’autres soleils. L’anthropocentrisme n’est plus possible. Spinoza (XVIIe siècle) et Leibniz (XVIIe et XVIIIe siècles) approfondissent l’application au monde matériel de la réflexion sur l’infini, qui avait conduit Giordano Bruno au bûcher. Newton poursuit cette démarche en disant que la gravitation a une action sur le monde matériel jusqu’à l’infini, et ce dans le monde matériel.

Au xxe siècle, l’infini est étudié d’un point de vue quantitatif et non plus qualitatif : Cantor l’aborde d’un point de vue purement spéculatif (l’absence de limite est un principe, mais on ne peut compter jusqu’à l’infini) ; avec le nombre π, on aborde une propriété qui concerne le caractère infini du cercle, qui n’a pas d’extrémité ; avec les nombres irrationnels comme √2, e ou π, encore lui, on découvre l’existence de nombres ayant une infinité de décimales… La place de l’infini dans les lois concernant la matière n’a pas été remise en cause par les théories scientifiques depuis Newton (voir Hubble, Einstein, le big bang…).

Le caractère infini de l’univers, tel qu’il est modélisé dans les théories cosmologiques actuelles, est irreprésentable pour notre esprit, qui conçoit l’espace comme euclidien de dimension 3 : elles posent l’espace comme à la fois infini et clos, du fait de sa courbure (comme l’est une sphère) ; nous ne percevons pas cette courbure parce qu’elle est grande, comme on n’aperçoit pas la rotondité de la terre. L’esprit humain est capable de définir ce concept, mais pas de se le représenter, de même que, selon l’exemple donné par Diderot (XVIIIe siècle), un aveugle ne peut concevoir les couleurs.

Le concept d’infini est désormais associé à l’univers : l’homme a pris conscience de la finitude de la terre, les images fournies par l’aviation et les engins spatiaux l’y ont aidé, avec par exemple les images de lever de terre sur la lune. L’humanité fait ainsi un ensemble d’expériences de l’infini, dont on peut distinguer différents types :

  • L’infini mathématique;
  • L’infini opératoire;
  • L’infini réel, matériel, qui n’est pas, lui, une construction intellectuelle ;
  • L’infini perceptif (ou « para-infini »), qui ne correspond pas forcément à une réalité, mais en est proche : il nous donne l’impression de l’infini ; par exemple, la contemplation du ciel étoilé, qui permet de ne voir qu’un nombre fini d’étoiles, nous confronte à notre finitude, et celui qui en fait l’expérience associe parfois l’impression d‘infini qu’il ressent à la révélation d’un dieu.

En réalité, l’expérience du Désert ne correspond pas au souffle de Dieu, mais est seulement une expérience de l’infini perceptif. L’expérience religieuse est souvent seulement le résultat de la confrontation avec un infini perceptif, qui, même chez des personnes sans convictions religieuses, fait éprouver un vertige, une transcendance.

La diversité humaine renvoie aussi à un infini perceptif. Tout homme se ressent comme unique, et il est unique d’un point de vue génétique. Les combinaisons génétiques ne sont pas infinies, mais l’effectif d’une population de plus de 6 milliards d’hommes renvoie à un infini perceptif.

  • L’infini potentiel: même si tous les possibles ne se réaliseront pas, une infinité d’êtres différents pourraient exister ; l’évolution crée en permanence de nouvelles branches, de nouvelles espèces, et en abandonne d’autres.

Dans ces deux derniers infinis, le vertige vient de la prise de conscience d’une énorme différence de taille : il s’agit d’une perception de notre finitude, et pas d’une propriété de l’infini.

© Éric Lowen, juillet 2013
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L’égalité, enfin !

Images : Adam Smith, David Ricardo, l’Égalité de la place de la République, Karl Marx, Thomas Piketty
© Wikipedia pour les 4 premières, École d’économie de Paris pour la cinquième

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À propos du livre de Thomas Piketty Le Capital au XXIe siècle (version 2, complétée)

J’ai évoqué assez brièvement dans un autre article de ce blog, « Croissance, environnement et égalité : 2 livres importants », le livre Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty (Seuil, Les livres du Nouveau Monde, septembre 2013). Il mérite qu’on en reparle. Lire la suite « L’égalité, enfin ! »

Lampedusa : quoi de neuf ?

Le 3 octobre, au moins 359 immigrants clandestins se sont noyés au large de Lampedusa. Le 11 octobre, au moins 33 nouvelles victimes, entre Malte et Lampedusa. Et, tout à coup, les médias en font des pages entières ; et les politiques gesticulent : il faut que l’Union européenne prenne d’urgence des décisions fortes, on ne peut laisser l’Italie gérer seule ces vagues d’immigration sauvage… Certains d’entre eux voient l’aspect humanitaire ; d’autres y voient un argument pour regretter le bon vieux temps où Kadhafi réprimait Lire la suite « Lampedusa : quoi de neuf ? »

Travail le dimanche, flexibilité et progrès…

Les opinions divergentes, plus ou moins véhémentes, explosent dans les médias et parfois sur le pavé : est-ce un bien ou un mal d’ouvrir tel ou tel magasin, tel ou tel service le dimanche ?

  • Les syndicats hurlent pour que le code du travail soit respecté – quelle audace –, et, bizarrement parfois en chœur avec les activistes chrétiens, hurlent les bienfaits du repos dominical.
  • Les grandes enseignes hurlent qu’on les ruine en diminuant leur chiffre d’affaires d’environ 14,286 % (c’est à peu près 1/7) – et vous n’imaginez même pas l’impact sur leurs marges.
  • La droite hurle que le modèle social français, qui fait encore obstacle au libre choix du salarié de se faire exploiter quand il veut, est archaïque et que, quand elle sera au pouvoir, elle lèvera enfin ces blocages qui paralysent notre belle France. On peut d’ailleurs se demander pourquoi elle ne l’a pas fait, ou alors trop timidement, de 2002 à 2012.
  • Les étudiants pauvres, et ils sont nombreux, qui font quelques heures à la caisse d’une grande surface le week-end pour survivre pleurent, plus discrètement, qu’ils vivront encore moins décemment.
  • Le parti socialiste, au pouvoir, est bizarrement beaucoup plus discret…

Et si on réfléchissait un peu avant de hurler, de pleurer ou de tergiverser ?

Le débat devrait être un peu plus large, et porter sur les plages d’ouverture le dimanche mais aussi dans la semaine. Je vais prendre l’exemple du Monoprix de mon quartier parisien. Avant les 35 heures, il était ouvert de 10 h à 20 h. Avec les 35 heures, il a progressivement élargi ses plages d’ouverture. Aujourd’hui, c’est de 9 h à 21 h 50 (précises, allez comprendre pourquoi).

Bien entendu, ça m’arrange : quand je rentre tard du boulot, j’ai encore une chance de le trouver ouvert, et j’ai moins à m’organiser pour faire mes courses. Si je bricole le dimanche et qu’il me manque, comme chaque fois, deux vis de 4 x 40 pour finir mon travail, je suis tout aussi content de pouvoir faire un saut au Mr Bricolage à côté de chez moi. Mais un peu plus d’organisation m’apporterait les mêmes résultats.

Et surtout, mon confort personnel n’est pas le seul objectif à prendre en compte : les conditions de travail des salariés concernés ne seraient-elles pas aussi à considérer ? Avez-vous déjà prêté l’oreille aux conversations entre elles des caissières et des femmes (oui, ce sont bien souvent des femmes) qui remplissent les rayons, pardon, les linéaires et les gondoles ? Eh bien, faites-le davantage : ce sont, elles aussi, des êtres humains.

Elles se plaignent : elles ont souvent des horaires hallucinants, par exemple 1 h 30 de travail à l’ouverture et 2 h à la fermeture. Et comme elles sont au SMIC ou à peu près (quand elles ne sont pas stagiaires), souvent à temps partiel non voulu, elles habitent en grande banlieue – elles préfèrent ça à Neuilly – et ne peuvent rentrer chez elles entre le créneau du matin et celui du soir. Elles partent maintenant une heure plus tôt de chez elles, et rentrent 1 h 50 plus tard, au mieux : en plus, la fréquence des métros, RER et trains de banlieue est plus faible à 22 h qu’à 20 h.  Bizarrement, elles préfèreraient un temps plein avec 7 h en continu à un temps partiel qui les bloque de 9 h à 21 h 50, soit 12 h 50 au lieu de 10 h avant les 35 heures : ces prolétaires sont si étranges…

N’allez donc pas me dire que les salariés sont satisfaits des 35 heures : c’est une vision de statisticien, pour qui un homme qui a les pieds dans le congélateur et la tête dans le four est à une température moyenne agréable. En réalité, toutes les études sur l’impact des 35 heures l’ont confirmé :

Or une étude publiée par l’INSEE [1] aboutit aux conclusions suivantes.

Sur l’ensemble de la population concernée, 59% considèrent que les effets de la RTT sur leur vie quotidienne [2] (à la fois au travail et en dehors du travail) vont plutôt dans le sens d’une amélioration, et 13% qu’ils vont plutôt dans le sens d’une dégradation. Mais, pour les femmes employées ou ouvrières non qualifiées, ces chiffres sont ramenés respectivement à 40% et 20%.

Si on se limite à l’impact de la RTT sur les seules conditions de travail, 46% des salariés concernés considèrent que leur situation n’a pas changé, et, parmi les 54% qui ont vu une évolution, une petite majorité considèrent que leur situation s’est détériorée.

La variabilité des horaires, l’atypicité des horaires de manière générale et son augmentation, la modulation du temps de travail, la hausse des objectifs et l’impact défavorable de la RTT sur la rémunération influenceraient négativement cette satisfaction.

La fréquence du sentiment d’amélioration est croissante avec l’augmentation des effectifs dans l’unité de travail.

La satisfaction du salarié est significativement croissante avec sa situation sociale ainsi qu’avec la visibilité et l’autonomie dans les horaires de travail [3].

La satisfaction est plus élevée dans le cas d’entreprises ayant réduit la durée du travail dans le cadre du dispositif incitatif, sans doute parce que ce cadre impose la négociation d’accords et le respect de règles, qui contribuent à encadrer les modalités de la RTT (maintien du mode de décompte des temps par exemple).

Les femmes ayant un enfant de moins de 12 ans expriment une plus grande satisfaction. La RTT paraît améliorer les possibilités d’insertion dans la vie professionnelle et un moindre renoncement à l’activité, notamment pour les moins qualifiées, donc permettre un accroissement des taux d’activité féminins.

Le bilan de la RTT pour les conditions de travail est donc contrasté. Certes, elle a en moyenne amélioré la vie quotidienne des salariés concernés ; mais elle a quand même dégradé les conditions de cette vie quotidienne pour un tiers des femmes employées et ouvrières non qualifiées qui ont ressenti une évolution de ces conditions ; en ce qui concerne les conditions de travail, elles ont été dégradées (et ce, pour plus du quart des salariés concernés) plus souvent qu’améliorées. En outre, les bénéfices sont décroissants au fur et à mesure qu’on descend dans l’échelle des qualifications, des revenus et des responsabilités, et que la taille de l’entreprise diminue ; ils sont supérieurs si la RTT se fait dans un cadre réglementé.

De plus, la RTT, quand elle n’a pas été seulement une contrainte subie par les entreprises, s’est accompagnée d’une modification de l’organisation, destinée à améliorer la productivité du travail pour compenser l’augmentation de son coût. Cette modification se traduit inévitablement par une intensification du travail pour tous les salariés, y compris les cadres et les plus âgés : c’est « le pire ennemi du vieillissement au travail [4] », et c’est contradictoire [5] avec les réformes des retraites successives qui ont été ou vont être votées.

Dire que l’ouverture le dimanche augmente le chiffre d’affaires est d’autre part presque sûrement faux, sauf peut-être dans le cas des touristes qui viennent à Paris pour le week-end. Achèterez-vous un sixième de boulons de 12 ou de CD ou de smartphones en plus si vos magasins favoris sont ouverts le dimanche, ou répartirez-vous autrement vos visites et vos achats dans ces magasins ? Sauf si votre compte bancaire est énormément créditeur – et dans ce cas c’est votre domestique que vous enverrez faire les courses –, je pense que la réponse est claire.

Dire que l’ouverture le dimanche fournit aux étudiants pauvres un moyen de poursuivre leurs études, mais en même temps « mettre les allocations logement étudiant sous conditions de ressources en les réservant aux étudiants boursiers avec un système de dégressivité », comme le propose l’UMP dans son contre-budget [6] est une conception un peu particulière du rôle de l’État dans l’enseignement. Il ne faudrait pas pousser beaucoup pour dire que se prostituer est pour un(e) étudiant(e) un moyen certes regrettable mais parfois inévitable de payer ses études : un moindre mal, en quelque sorte.

Alors, faut-il être contre toute ouverture le dimanche ? Évidemment non : c’est bien que des établissements culturels, des cafés-restaurants, les urgences des hôpitaux soient ouverts. Mais une régulation stricte, égalitaire et motivante est indispensable. Rappelons quelques aberrations législatives.

Aux termes de la loi Chatel de 2008, les magasins d’ameublement peuvent en effet ouvrir, quelle que soit leur implantation, mais pas les magasins de bricolage qui vendent parfois les mêmes produits… Pour compliquer encore la donne, la loi Mallié du 10 août 2009 instaure une dérogation permettant l’ouverture le dimanche d’autres magasins s’ils se trouvent dans une zone touristique ou dans un des « périmètres d’usage de consommation exceptionnel » (Puce). En pratique, ces derniers ne concernent que les régions parisienne, marseillaise et lilloise. Pour être autorisé à ouvrir, un magasin doit demander une dérogation individuelle au préfet sur demande du conseil municipal. Sauf que ces zones sont évidemment contestées par les enseignes qui n’en font pas partie, alors que parfois elles n’en sont distantes que de quelques kilomètres !

Pis ! Le statut juridique permettant l’ouverture le dimanche n’est pas neutre pour les salariés. Dans les zones touristiques, ils ne bénéficient d’aucune contrepartie financière et l’entreprise peut même les obliger à venir travailler. À l’inverse, dans les Puce, l’employeur doit doubler la rémunération, accorder un repos compensateur et s’assurer que le salarié est volontaire, même si ces contreparties peuvent être modifiées par la signature d’accords collectifs [7].

Il faut donc :

  • Garantir le mieux possible le respect du volontariat, même si on sait que c’est difficile : quel salarié peut refuser de se porter « volontaire désigné » s’il sait qu’il risque au mieux, en cas de refus, de se voir soumis aux horaires de travail les plus désagréables, qui sont, eux, en application du règlement intérieur de l’entreprise, laissés au choix de l’employeur ?
  • Imposer une rémunération incitative unifiée, par exemple un doublement du salaire horaire, accompagné d’un repos compensateur, comme c’est le cas dans les PUCEs (quel bel acronyme !). Est-il acceptable que, selon que vous avez signé un contrat de travail pour un site qui est devenu un PUCE ou dans un site qui n’a pas cette chance, on puisse ou pas vous imposer de travailler le dimanche, et qu’on doive ou pas vous payer davantage pour le faire ? Rappelons que ces aberrations ont été fortement aggravées par les lois Chatel et Mallié, sous la présidence Sarkozy.
  • N’accepter les ouvertures du dimanche que sur autorisation administrative préalable, et selon des critères explicites objectifs et limités.

Gageons qu’alors, devant un surcoût important et une concurrence régulée, les entreprises seront moins demandeuses.

Le bon vieux code du travail a du bon, et on se demande pourquoi notre gouvernement tergiverse sur le sujet : est-il socialiste ou social-libéral ?

© Serge Ruscram, 04-10-2013
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[1] INSEE, Économie et statistique n° 376-277, juin 2005, « Les déterminants du jugement des salariés sur la RTT», G. Cette, N. Dromel, D. Méda. L’étude porte sur les salariés des entreprises qui sont passées aux 35 heures depuis au moins un an, dans le cadre des lois Robien et Aubry 1. Les paragraphes suivants sont fortement inspirés par l’étude, mais ne constituent pas des citations exactes. Il faut noter qu’il y a encore très peu d’études ex post sur l’impact de la RTT sur les conditions de vie et de travail.

[2] Ici comme dans la suite, c’est moi qui souligne.

[3] Ce point est confirmé par l’étude de G. Cette et P. Diev, « La réduction du temps de travail : qu’en pensent et qu’en font les salariés qui la vivent ? », mimeo, 2002, partiellement publié dans le n° 285 de Futuribles (04-2003) sous le titre « L’impact de la réduction du temps de travail ».

[4] Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Comment nous avons ruiné nos enfants, La Découverte, septembre 2006, cité dans « Les bonnes feuilles de l’été », Le Monde du 16-08-2006.

[5] Ce passage sur les conséquences des 35 heures est extrait de Dialogue social et programme économique, Serge Ruscram, Lulu éd., 2007.

[6] Source : « L’UMP présente son ‘‘contre-budget’’ », Le Monde.fr, 04-10-2013.

[7] Source : « Travail du dimanche : une législation incompréhensible », LePoint.fr, consulté le 04-10-2013.

 

Note de lecture : « Que s’est-il passé ? L’islam, l’Occident et la modernité », Bernard Lewis

Que s’est-il passé ? L’islam, l’Occident et la modernité, Bernard Lewis, Gallimard. Le débat, 2002

1      Résumé

Du VIIe au XVIIe siècle, les civilisations islamiques sont dominantes vis-à-vis des civilisations chrétiennes à la fois militairement, scientifiquement et culturellement ; elles sont aussi plus tolérantes vis-à-vis des autres religions (en tout cas celles du Livre) que ne l’est à l’époque la civilisation chrétienne. Cette tolérance, qui ne va pas jusqu’à l’égalité des droits mais se limite à l’octroi d’un statut, se traduit par des flux migratoires dans le sens Ouest è Est (Juifs venant d’Espagne, et surtout Grecs).

A l’inverse, l’Occident est hostile à l’installation permanente de commerçants musulmans en Europe. Il a vis-à-vis de l’islam, qui règne sur la Terre sainte, s’affirme comme détenteur d’une version plus achevée de la parole révélée que les Testaments et est un agresseur direct, beaucoup plus de réticences que vis-à-vis de la civilisation chinoise ou de la civilisation indienne. Lire la suite « Note de lecture : « Que s’est-il passé ? L’islam, l’Occident et la modernité », Bernard Lewis »

Note de lecture : « Le Rendez-vous des civilisations », Youssef Courbage et Emmanuel Todd

Photo : Samarcande vue d’un des minaret du Registan
© Serge Ruscram, août 2008

Le Rendez-vous des civilisations, Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Seuil, La République des idées, 2007

Définitions et vocabulaire

Le fait religieux existe indépendamment des particularités de chaque croyance. À un niveau psychologique et social profond, le christianisme, le bouddhisme, l’hindouisme, l’islam et les cultes animistes sont la même chose : une interprétation du monde qui donne un sens à la vie et permet aux hommes de fonctionner correctement dans la société où ils naissent. La nature détaillée de la croyance, le style de la divinité, le type de statut métaphysique envisagé, le code moral et les interdits ne peuvent être examinés que dans un deuxième moment de la réflexion. D’abord, il y a le fait de croire, n’importe quoi au-delà du visible et du démontrable, commun à toutes les religions. Commun à toutes les religions est aussi le lien social établi et maintenu par la croyance partagée. Car le paradoxe fondamental de la religion est qu’elle est toujours simultanément individuelle et collective : elle définit un lien entre l’individu et un au-delà métaphysique, mais l’homme isolé est en général incapable de croire en une quelconque transcendance (p. 20-21).

La démographie n’arrive pas toujours à cacher derrière ses instruments mathématiques que son double sujet est également celui de la religion : la vie et la mort (p. 136).

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Révolutions scientifiques, réalités, vérité

Images : Nicolas Copernic, Max Planck, Albert Einstein

D’après un exposé fait le 19-10-2010

La Renaissance européenne, ou plutôt la période qui s’étend de la fin du XVe au début du XVIIIe siècle, est considérée comme la charnière qui a vu, avec en particulier la reconnaissance de l’héliocentrisme, l’émergence de la science moderne et l’autonomisation de la raison. Elle ouvrira la route aux Lumières. C’est ce que j’appelle la première révolution scientifique.

Mais il ne s’agit pas d’un franchissement de jalon, d’un passage à une date précise à une nouvelle étape, grâce à la seule pensée de la Renaissance, dans un progrès continu de l’ombre vers la lumière, de la superstition vers la raison, du chaos vers l’ordre, comme voudrait le faire croire une vision mécaniste et linéaire de l’histoire de la pensée.

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