Pour une abolition des privilèges la nuit du 4 août prochain !

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Mercredi 8 janvier, le bureau du Sénat avait refusé, au scrutin secret, la levée de l’immunité parlementaire de Serge Dassault, sénateur de l’Essonne, par 13 voix contre, 12 pour et une abstention. La justice avait demandé cette levée pour pouvoir interroger M. Dassault en garde à vue, dans une affaire où il est question d’achat de votes lors des dernières municipales de Corbeil-Essonnes et d’un assassinat. La majorité sénatoriale de gauche détient la majorité des sièges dans ce bureau, avec 14 élus contre 12 pour l’opposition de droite.

Cette décision avait fort logiquement fait des vagues. La question que presque tous les médias ont posée était de savoir lequel, parmi les élus de gauche, avait voté contre la levée de l’immunité. Le président du Sénat a obtenu le retour au vote à main levée pour ce type de décision. La justice, considérant qu’elle disposait de nouveaux éléments, a ensuite demandé la levée de l’immunité une nouvelle fois – la troisième demande, il y en avait déjà eu une, également refusée, en juillet dernier –, et cette levée a finalement été votée à main levée par les quatorze sénateurs de gauche, l’opposition refusant de participer au vote.

La bonne question n’est pas celle qu’à peu près toute la presse a posée. En réalité, il s’agissait de permettre à la justice de traiter M. Dassault, évidemment présumé innocent et en outre non mis en examen, comme serait dans ce cas traité n’importe quel être humain non parlementaire que la justice française chercherait à interroger dans une affaire de ce type. Et ce qui est stupéfiant est non pas qu’on puisse soupçonner un sénateur de gauche d’avoir voté contre la levée de l’immunité – il pourrait même y en avoir eu plusieurs, le scrutin ayant été secret –, mais qu’il y ait eu douze sénateurs, de droite ou de gauche, cela n’a pas d’importance, pour profiter de l’anonymat pour voter contre cette mesure de bon sens, et que, lors du dernier vote, cette fois à main levée, les douze sénateurs de l’opposition n’aient pas eu le courage de maintenir leur position en votant contre la levée ni de prendre une position claire, mais aient refusé de prendre part au vote.

Les bonnes questions sont : Pourquoi s’étonne-t-on qu’un sénateur de gauche ait pu voter contre cette levée, mais pas que douze sénateurs de droite l’aient fait ? Qu’est-ce qui fait que l’appartenance partisane conduise des élus à transformer une garantie législative de leur indépendance en privilège permettant de placer un de leurs collègues au-dessus des lois ?

Il ne s’agit pas ici de critiquer particulièrement la droite : dans des affaires analogues, on a vu la gauche, tout autant que la droite, soutenir un des siens ; dans des affaires qui ont abouti à des condamnations infamantes fermes, on les a vues réinstaller un condamné à un poste où il avait gravement fauté, en le redésignant comme candidat à une élection – on ne peut reprocher davantage aux électeurs de l’élire ensuite qu’à un parti de l’avoir redésigné – ou en le renommant à un poste de responsabilité dans la haute fonction publique. Il s’agit d’exiger de nos élus, et de ceux qu’on appelle souvent nos élites, qu’ils changent leur politique corporatiste. Dans la nuit du 4 août 1789, la noblesse et le clergé avaient fortement contribué au vote par la Constituante de l’abolition des privilèges. Chiche que notre parlement passe à l’acte le 4 août 2014 et achève la traduction dans les faits, 225 ans après, d’un rêve de la Révolution.

© Serge Ruscram, 14-02-2014
Utilisation possible, sous réserve de mentionner l’auteur et l’URL du blog.

L’égalité, enfin !

Images : Adam Smith, David Ricardo, l’Égalité de la place de la République, Karl Marx, Thomas Piketty
© Wikipedia pour les 4 premières, École d’économie de Paris pour la cinquième

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À propos du livre de Thomas Piketty Le Capital au XXIe siècle (version 2, complétée)

J’ai évoqué assez brièvement dans un autre article de ce blog, « Croissance, environnement et égalité : 2 livres importants », le livre Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty (Seuil, Les livres du Nouveau Monde, septembre 2013). Il mérite qu’on en reparle. Lire la suite « L’égalité, enfin ! »

Réforme des retraites et langue de bois politique et syndicale

Je vais d’abord parler de la retraite générale des salariés du privé.

Commençons par rappeler quelques faits connus qu’il est difficile de contester.

  • Le régime général des retraites est gravement en déficit.
  • Cela est dû en premier lieu à l’accroissement du nombre de retraités rapporté au nombre de personne en âge de travailler, causé par l’allongement de l’espérance de vie.
  • L’importance du chômage pèse sur le volume de cotisation des actifs, et aggrave donc les conséquences du point précédent.
  • La gauche a longuement étudié le problème [1] durant les 16 ans pendant lesquels elle a été au pouvoir dans les 32 dernières années.
  • Il n’est pas vivable à long terme que les déficits publics de la France soient de l’ordre de 10 % des prélèvements publics (4,8 % du PIB pour 2012 [2]), ce qui continue à accroître la dette publique, dont la charge reposera sur les générations futures. Lire la suite « Réforme des retraites et langue de bois politique et syndicale »

« Pour les musulmans » : article d’Edwy Plenel, sur Mediapart

Mosquée des Omeyyades, Damas

Photo : mosquée des Omeyyades, Damas
© Serge Ruscram, 2010

Il s’agit d’un article paru sur le site Mediapart le 18-08-2013 (accessible aux abonnés). Cet article est, à mes yeux essentiel, (même si je suis en désaccord avec certaines des positions qu’il exprime, mais il s’agit de détails par rapport au fond du message). Il est très proche de nombreuses choses dites sur ce blog : au-delà de références qu’il donne et auxquelles j’attache une importance particulière, comme le livre Le Rendez-vous des civilisations de Youssef Courbage et Emmanuel Todd (voir ma note de lecture), ou Edward Saïd (auquel je fais aussi référence à plusieurs reprises), auxquelles j’ajouterais volontiers Georges Corm (voir ma note de lecture sur son livre Orient- Occident : la fracture imaginaire), l’argument de l’article d’Edwy Plenel est très proche de celui de l’article Lumières, laïcité et occidentalocentrisme de ce blog.

Voici le texte de l’article, suivi de trois commentaires faits sur le site et de la réponse d’Edwy Plenel. Lire la suite « « Pour les musulmans » : article d’Edwy Plenel, sur Mediapart »

Note de lecture : « Quatre-vingt-treize », Gilles Kepel

Quatre-vingt-treize, Gilles Kepel, Gallimard, 2012

Gilles Kepel a dirigé pour l’institut Montaigne l’enquête de terrain Banlieue de la République (voir le site de l’enquête et son résumé).

Cette enquête, réalisée en 2010 et 2011 dans la zone de Clichy/Montfermeil, en Seine-Saint-Denis (93), analyse la façon dont s’imbriquent les variables comme la relégation, l’enclavement spatial et les problèmes de l’éducation, de l’emploi et de la sécurité, pour générer une émeute qui s’est répandue dans l’ensemble du pays. Elle étudie notamment la façon dont la référence à l’islam a pénétré l’espace social.

G. Kepel, après la publication des résultats de cette étude, a écrit Quatre-vingt-treize (Gallimard, 2012), qui propose une formalisation de l’évolution, dans les dernières décennies, de la place de l’islam en France, devenu l’islam de France.

La présente note de lecture donne une vision simplifiée, un peu réductrice – je demande à l’auteur de m’excuser pour les raccourcis abusifs et pour les erreurs éventuelles.

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