À propos des institutions de l’Union européenne…

Image : Paysage avec l’enlèvement d’Europe, Hendrik van Minderhout (1632 –1696), musée des beaux-arts de Rouen (détail)
© Wikipédia

Cette illustration a été choisie en référence à un récent livre de Robert Salais, Le Viol d’Europe. Enquête sur la disparition d’une idée (PUF, 2013), dont l’argument est que l’Union européenne, dès son origine, a été victime d’un conflit entre la volonté d’en faire une entité libérale, avec pour objectif essentiel la mise en place de la « concurrence libre et non faussée », et des objectifs politiques et sociaux, ceux-ci ayant toujours perdu toutes les batailles : la référence que fait le titre du livre au mythe de l’enlèvement et, dans une de ses deux versions, du viol de la princesse Europe par Zeus ayant pris la forme d’un taureau figure cette succession de défaites.

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Quelques réflexions anciennes

Le texte qui suit a été écrit en février 2005, au moment de la campagne du référendum français sur le projet de traité pour une constitution européenne (TCE). Rappelons le résultat de ce référendum : le projet de TCE a été largement rejeté le 29 mai 2005, sous la présidence de Jacques Chirac, par 54,67 % de Non, avec un taux de participation de 69,34 % et un taux de blancs et nuls de 2,51 %. Le contenu du traité, dont la mise en œuvre aurait nécessité la ratification par l’ensemble des États de l’Union européenne, a ensuite été renégocié et la France a ratifié son remplaçant, le traité de Lisbonne, le 8 février 2008, cette fois par voie parlementaire, sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Lire la suite « À propos des institutions de l’Union européenne… »

Laïcité, égalité pour les femmes, révolutions arabes…

Un très intéressant colloque s’est déroulé le 23-01-2014 au Sénat, sur le sujet suivant :

La laïcité, un enjeu d’égalité pour les femmes, à la lumière des révolutions du monde arabe

Il était organisé par Françoise Laborde, sénatrice PRG de la Haute-Garonne, en partenariat avec l’association Égale (Égalité, Laïcité, Europe) et l’AFEM (association pour les femmes de l’Europe méridionale).

Le programme complet est fourni plus bas. L’ensemble des interventions est accessible en audio sur le site d’Égale.

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Le premier aspect intéressant de ce colloque est qu’il a donné la parole à des laïques, et surtout à des femmes laïques, du Sud et de l’Est du bassin méditerranéen, issu(e)s du Maroc, d’Algérie, de Tunisie, d’Égypte, du Liban, d’origines culturelles et de convictions spirituelles diverses… Ce sont des voix à qui les médias donnent bien peu de place, alors qu’elles existent plus que, de ce fait, on ne l’imagine souvent : raison de plus pour les écouter et diffuser leur parole.

Le deuxième aspect intéressant, et essentiel, est qu’à travers cette diversité d’opinions, par exemple sur l’appréciation de la toute récente constitution tunisienne, une grande unanimité se fait sur le fait que la liberté de conscience et la libération de la femme passent obligatoirement par la séparation de l’État et des religions, quelles qu’elles soient.

Si vous prenez le temps d’écouter toutes les interventions, vous aurez un vaste panorama de la situation des femmes, et de ce que la laïcité apporterait, dans le Sud et l’Est du bassin méditerranéen (avec les interventions du matin) et en Europe (avec celles de l’après-midi).

Si vous voulez faire une sélection, je vous indique ce qui m’a paru le plus original et m’a appris le plus de choses :

  • dans la 1e table ronde, la juxtaposition des interventions de Jean Maher (enregistrement audible à partir de l’index 300 seulement) et de Nadia El Fani donne deux interprétations divergentes, l’une optimiste et l’autre beaucoup moins, de l’état de la révolution tunisienne et de la récente constitution ;
  • dans la 2e table ronde, l’intervention de Soad Baba Aïssa donne des informations sur la situation des femmes en Algérie, pays dont on parle trop peu depuis le déclenchement des révolutions arables ; elle souligne que le danger et la vigueur des intégrismes des religions autres que l’islam ne doivent pas être oubliés, et rappelle opportunément que les institutions françaises respectent trop souvent insuffisamment la laïcité, avec des conséquences graves : risques de développer le communautarisme, risques de ce qu’on appelle souvent abusivement les « aménagements raisonnables »… ;
  • toujours dans la 2e table ronde, Zineb El Rhazoui décrit la situation des femmes au Maroc, ce qui conduit à fortement relativiser l’image modérée du royaume chérifien souvent donnée par les médias ;
  • dans la 4e table ronde, Moussa Allem donne une vision de l’action pour l’égalité fondée sur sa pratique du travail sur le terrain en France, qui diverge des positions habituelles dans le monde laïque : pour lui, par exemple, militer contre le port du voile n’est pas un objectif prioritaire, il vaut mieux s’attacher à réunir les conditions pour que les femmes musulmanes participent davantage à la vie de la cité et aux activités sociales ;
  • enfin, la conclusion des travaux, présentée par Gérard Delfau, montre bien l’originalité de ce colloque.

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Programme complet

9 h 30 :  mot de bienvenue par Françoise Laborde, sénatrice

9 h 45 :  allocution d’ouverture, par Fatima Lalem, adjointe au maire de Paris chargée de l’égalité femme/homme

10 h 15 :  introduction au débat, par Jean-Claude Boual, secrétaire général adjoint d’Égale

Matin : les enjeux dans le monde arabe et la région méditerranéenne

10 h 30 :  première table ronde, Les révolutions pour les droits universels

Modératrice : Nelly Jazra-Bandarra, vice-présidente de l’AFEM

Participants :

  • Saïda Douki-Dedieu, psychiatre
  • Jean Maher, président de l’union égyptienne des droits humains, représentant des Coptes en France
  • Nadia El Fani, cinéaste, auteure du film Laïcité Inch Allah, lauréate du prix de la laïcité 2011

11 h 30 :  deuxième table ronde, Les revendications des droits universels dans la région

Modératrice : Laure Caille, déléguée à l’égalité femmes / hommes au sein d’Égale

Participantes :

  • Zineb El Rhazoui, journaliste et co-fondatrice du mouvement alternatif pour les libertés Individuelles (MALI), Maroc
  • Rose-Marie Massad-Chahine, professeure à la faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université libanaise, Liban
  • Nathalie Pilhes, secrétaire générale à la délégation interministérielle à la Méditerranée, France
  • Soad Baba Aïssa, présidente de l’association pour la mixité, l’égalité, et la laïcité (AMEL), Algérie

Après-midi : les enjeux en Europe et en France

14 h 30 :  introduction au débat par Catherine Sophie Dimitroulias, vice-présidente de la conférence des organisations internationales non-gouvernementales du conseil de l’Europe, vice-présidente de l’AFEM

14 h 45 :  troisième table ronde, La laïcité et l’égalité en Europe

Modératrice : Teresa Boccia, professeure à l’Université Federico II de Naples, experte auprès de l’ONU, présidente de l’AFEM

Participantes :

  • Véronique de Keyser, députée européenne, Belgique
  • Ingvill Thorson Plesner, conseillère principale au centre pour les droits de l’homme, Norvège
  • Carmen Romero López, députée européenne, Espagne

15 h 45 :  quatrième table ronde, Les chantiers de l’égalité et de la laïcité en France

Modératrice : Martine Cerf, secrétaire générale d’Égale

Participants :

  • Françoise Brié, membre du haut conseil de l’égalité, vice-présidente de la fédération nationale solidarité femmes (FNSF), France
  • Moussa Allem, chargé de mission à la direction régionale de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale (DRJSCS) de la région Nord-Pas de Calais
  • Caroline Eliacheff, pédopsychiatre, auteure de Comment le voile est tombé sur la crèche
  • Jean-Paul Delahaye, directeur général à la direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO), France

17 h 00 :  synthèse des travaux et conclusion, Gérard Delfau, ancien sénateur, président d’Égale

© Serge Ruscram, 04-02-2014
Utilisation possible, sous réserve de mentionner l’auteur et l’URL du blog.

Brice, Nicolas, François… Et les autres ?

Photo : lac Þingvallavatn, Islande
© Serge Ruscram, 04-2013

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Brice Hortefeux, alors ministre de l’intérieur de Nicolas Sarkozy, a dit à propos d’Amine, militant UMP appelé « notre petit Arabe » par un autre militant : « Bon, tant mieux. Il en faut toujours un. Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes… [1] » Lire la suite « Brice, Nicolas, François… Et les autres ? »

Laïcité : hijab, burqa et liberté de conscience

Photo : Bosra, Syrie, 04-2010
© Serge Ruscram

La loi du 15 mars 2004 encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics est très concise : elle précise seulement que « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit ». Elle a été globalement bien acceptée, elle a clarifié un sujet sur lequel la réglementation et la jurisprudence étaient auparavant bien floues, et elle a mis fin à un dangereux processus de multiplication des contentieux et de radicalisation sur le sujet du voile à l’école, au lycée et au collège. Elle est donc, à mon avis, « globalement positive ». Lire la suite « Laïcité : hijab, burqa et liberté de conscience »

Note de lecture : « Le monde moderne et la question juive », Edgar Morin

Le monde moderne et la question juive, Edgar Morin, Seuil. Non conforme, 10-2006

Ce livre a été écrit après la conclusion de l’affaire déclenchée par un article signé d’Edgar Morin, Samir Naïr et Danièle Sallenave et intitulé Israël-Palestine : le cancer, publié dans le Monde du 04.06.2002.

E. Morin est judéo-gentil [1] : cette appartenance, qu’il revendique, et toute l’histoire de son engagement devraient le mettre à l’abri de toute accusation d’antisémitisme. Néanmoins, France-Israël et Avocats sans frontières ont poursuivi ces auteurs pour « apologie du terrorisme et antisémitisme » ! Déboutés et condamnés en première instance, ils ont obtenu une condamnation pour diffamation raciale en appel, qui a finalement été cassée le 12 juillet 2006 avec une condamnation à une amende des entités qui avaient attaqué. Lire la suite « Note de lecture : « Le monde moderne et la question juive », Edgar Morin »

Note de lecture : « Que s’est-il passé ? L’islam, l’Occident et la modernité », Bernard Lewis

Que s’est-il passé ? L’islam, l’Occident et la modernité, Bernard Lewis, Gallimard. Le débat, 2002

1      Résumé

Du VIIe au XVIIe siècle, les civilisations islamiques sont dominantes vis-à-vis des civilisations chrétiennes à la fois militairement, scientifiquement et culturellement ; elles sont aussi plus tolérantes vis-à-vis des autres religions (en tout cas celles du Livre) que ne l’est à l’époque la civilisation chrétienne. Cette tolérance, qui ne va pas jusqu’à l’égalité des droits mais se limite à l’octroi d’un statut, se traduit par des flux migratoires dans le sens Ouest è Est (Juifs venant d’Espagne, et surtout Grecs).

A l’inverse, l’Occident est hostile à l’installation permanente de commerçants musulmans en Europe. Il a vis-à-vis de l’islam, qui règne sur la Terre sainte, s’affirme comme détenteur d’une version plus achevée de la parole révélée que les Testaments et est un agresseur direct, beaucoup plus de réticences que vis-à-vis de la civilisation chinoise ou de la civilisation indienne. Lire la suite « Note de lecture : « Que s’est-il passé ? L’islam, l’Occident et la modernité », Bernard Lewis »

Circoncision, VIH et langue de bois

Image : La Circoncision et la Présentation au temple , Andrea Mantegna, 1461, Galerie des Offices (détail)
Source : Wikipedia, « Le triptyque des Offices »

Et la laïcité et le féminisme dans tout ça ?

Le serpent de mer de la circoncision comme moyen de lutte contre la contamination par le VIH fait une nouvelle apparition. Lire la suite « Circoncision, VIH et langue de bois »

« Pour les musulmans » : article d’Edwy Plenel, sur Mediapart

Mosquée des Omeyyades, Damas

Photo : mosquée des Omeyyades, Damas
© Serge Ruscram, 2010

Il s’agit d’un article paru sur le site Mediapart le 18-08-2013 (accessible aux abonnés). Cet article est, à mes yeux essentiel, (même si je suis en désaccord avec certaines des positions qu’il exprime, mais il s’agit de détails par rapport au fond du message). Il est très proche de nombreuses choses dites sur ce blog : au-delà de références qu’il donne et auxquelles j’attache une importance particulière, comme le livre Le Rendez-vous des civilisations de Youssef Courbage et Emmanuel Todd (voir ma note de lecture), ou Edward Saïd (auquel je fais aussi référence à plusieurs reprises), auxquelles j’ajouterais volontiers Georges Corm (voir ma note de lecture sur son livre Orient- Occident : la fracture imaginaire), l’argument de l’article d’Edwy Plenel est très proche de celui de l’article Lumières, laïcité et occidentalocentrisme de ce blog.

Voici le texte de l’article, suivi de trois commentaires faits sur le site et de la réponse d’Edwy Plenel. Lire la suite « « Pour les musulmans » : article d’Edwy Plenel, sur Mediapart »

Note de lecture : « Traites négrières », Olivier Pétré-Grenouilleau, Folio Histoire, 2004

Traites négrières. Essai d’histoire globale, Olivier Pétré-Grenouilleau, Folio Histoire, 2004

Définitions

Esclave.

Appelons donc un chat un chat. Quelle que soit l’idéologie amenée à légitimer l’esclavage, un homme privé de liberté et réduit à n’être que la chose de son maître est bien un esclave, et ceux que, de nos jours, on appelle parfois esclaves domestiques ne vivent pas forcément Mieux que certains esclaves du passé. Dans une rubrique intitulée appeler esclave un esclave, Cooper [i] note très justement que, « si l’on regarde ce vieux terme ‘’occidental’’ – esclavage – d’après ce qu’il a signifié au cours de l’histoire européenne et américaine, sa pertinence vis-à-vis de l’Afrique devient évidente. Le mot esclave […] renvoie à […] l’étranger amené par force dans une société » (p. 515).

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Note de lecture : « Orient-Occident, la fracture imaginaire », Georges Corm

Photo : Alhambra de Grenade
© Serge Ruscram, 09-2010

Orient-Occident, la fracture imaginaire,  Georges Corm, La Découverte, Cahiers libres, 2002

Léopold Sédar Senghor vantait les mérites du métissage culturel. La lecture de ce livre de Georges Corm donne une illustration presque jubilatoire du bien fondé de sa position.

G. Corm, libanais, est un de ces exemples d’intellectuels dont la pensée, du fait de leur culture cosmopolite, souvent minoritaire, est particulièrement riche et originale. On pense souvent, en le lisant, à d’autres auteurs ayant ce type de culture, comme Edward W. Saïd [i], palestinien de culture chrétienne, ou Edgar Morin [ii], judéo-gentil, selon le terme qu’il emploie lui-même, et penseur de la complexité. On pense aussi à l’École de Francfort. G. Corm cite d’ailleurs comme références bibliographiques importantes Herbert Marcuse [iii], Theodor W. Adorno [iv] et Jürgen Habermas [v].

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