La R2S2E : kèskecé ?

La R2S2E – on peut aussi écrire RSSEE –, c’est la responsabilité sociale, sociétale et environnementale des entreprises.

C’est un sigle très à la mode dans les écoles de management et dans la communication des entreprises et du patronat. Il explicite – ou il cache – un objectif qu’affirment se fixer les entreprises : celui de contribuer à l’intérêt général par leurs produits, leurs pratiques commerciales, leurs relations avec leurs partenaires et en particulier leurs fournisseurs, leur gestion interne et en particulier leur gestion des ressources humaines, etc. Lire la suite « La R2S2E : kèskecé ? »

Travail le dimanche, flexibilité et progrès…

Les opinions divergentes, plus ou moins véhémentes, explosent dans les médias et parfois sur le pavé : est-ce un bien ou un mal d’ouvrir tel ou tel magasin, tel ou tel service le dimanche ?

  • Les syndicats hurlent pour que le code du travail soit respecté – quelle audace –, et, bizarrement parfois en chœur avec les activistes chrétiens, hurlent les bienfaits du repos dominical.
  • Les grandes enseignes hurlent qu’on les ruine en diminuant leur chiffre d’affaires d’environ 14,286 % (c’est à peu près 1/7) – et vous n’imaginez même pas l’impact sur leurs marges.
  • La droite hurle que le modèle social français, qui fait encore obstacle au libre choix du salarié de se faire exploiter quand il veut, est archaïque et que, quand elle sera au pouvoir, elle lèvera enfin ces blocages qui paralysent notre belle France. On peut d’ailleurs se demander pourquoi elle ne l’a pas fait, ou alors trop timidement, de 2002 à 2012.
  • Les étudiants pauvres, et ils sont nombreux, qui font quelques heures à la caisse d’une grande surface le week-end pour survivre pleurent, plus discrètement, qu’ils vivront encore moins décemment.
  • Le parti socialiste, au pouvoir, est bizarrement beaucoup plus discret…

Et si on réfléchissait un peu avant de hurler, de pleurer ou de tergiverser ?

Le débat devrait être un peu plus large, et porter sur les plages d’ouverture le dimanche mais aussi dans la semaine. Je vais prendre l’exemple du Monoprix de mon quartier parisien. Avant les 35 heures, il était ouvert de 10 h à 20 h. Avec les 35 heures, il a progressivement élargi ses plages d’ouverture. Aujourd’hui, c’est de 9 h à 21 h 50 (précises, allez comprendre pourquoi).

Bien entendu, ça m’arrange : quand je rentre tard du boulot, j’ai encore une chance de le trouver ouvert, et j’ai moins à m’organiser pour faire mes courses. Si je bricole le dimanche et qu’il me manque, comme chaque fois, deux vis de 4 x 40 pour finir mon travail, je suis tout aussi content de pouvoir faire un saut au Mr Bricolage à côté de chez moi. Mais un peu plus d’organisation m’apporterait les mêmes résultats.

Et surtout, mon confort personnel n’est pas le seul objectif à prendre en compte : les conditions de travail des salariés concernés ne seraient-elles pas aussi à considérer ? Avez-vous déjà prêté l’oreille aux conversations entre elles des caissières et des femmes (oui, ce sont bien souvent des femmes) qui remplissent les rayons, pardon, les linéaires et les gondoles ? Eh bien, faites-le davantage : ce sont, elles aussi, des êtres humains.

Elles se plaignent : elles ont souvent des horaires hallucinants, par exemple 1 h 30 de travail à l’ouverture et 2 h à la fermeture. Et comme elles sont au SMIC ou à peu près (quand elles ne sont pas stagiaires), souvent à temps partiel non voulu, elles habitent en grande banlieue – elles préfèrent ça à Neuilly – et ne peuvent rentrer chez elles entre le créneau du matin et celui du soir. Elles partent maintenant une heure plus tôt de chez elles, et rentrent 1 h 50 plus tard, au mieux : en plus, la fréquence des métros, RER et trains de banlieue est plus faible à 22 h qu’à 20 h.  Bizarrement, elles préfèreraient un temps plein avec 7 h en continu à un temps partiel qui les bloque de 9 h à 21 h 50, soit 12 h 50 au lieu de 10 h avant les 35 heures : ces prolétaires sont si étranges…

N’allez donc pas me dire que les salariés sont satisfaits des 35 heures : c’est une vision de statisticien, pour qui un homme qui a les pieds dans le congélateur et la tête dans le four est à une température moyenne agréable. En réalité, toutes les études sur l’impact des 35 heures l’ont confirmé :

Or une étude publiée par l’INSEE [1] aboutit aux conclusions suivantes.

Sur l’ensemble de la population concernée, 59% considèrent que les effets de la RTT sur leur vie quotidienne [2] (à la fois au travail et en dehors du travail) vont plutôt dans le sens d’une amélioration, et 13% qu’ils vont plutôt dans le sens d’une dégradation. Mais, pour les femmes employées ou ouvrières non qualifiées, ces chiffres sont ramenés respectivement à 40% et 20%.

Si on se limite à l’impact de la RTT sur les seules conditions de travail, 46% des salariés concernés considèrent que leur situation n’a pas changé, et, parmi les 54% qui ont vu une évolution, une petite majorité considèrent que leur situation s’est détériorée.

La variabilité des horaires, l’atypicité des horaires de manière générale et son augmentation, la modulation du temps de travail, la hausse des objectifs et l’impact défavorable de la RTT sur la rémunération influenceraient négativement cette satisfaction.

La fréquence du sentiment d’amélioration est croissante avec l’augmentation des effectifs dans l’unité de travail.

La satisfaction du salarié est significativement croissante avec sa situation sociale ainsi qu’avec la visibilité et l’autonomie dans les horaires de travail [3].

La satisfaction est plus élevée dans le cas d’entreprises ayant réduit la durée du travail dans le cadre du dispositif incitatif, sans doute parce que ce cadre impose la négociation d’accords et le respect de règles, qui contribuent à encadrer les modalités de la RTT (maintien du mode de décompte des temps par exemple).

Les femmes ayant un enfant de moins de 12 ans expriment une plus grande satisfaction. La RTT paraît améliorer les possibilités d’insertion dans la vie professionnelle et un moindre renoncement à l’activité, notamment pour les moins qualifiées, donc permettre un accroissement des taux d’activité féminins.

Le bilan de la RTT pour les conditions de travail est donc contrasté. Certes, elle a en moyenne amélioré la vie quotidienne des salariés concernés ; mais elle a quand même dégradé les conditions de cette vie quotidienne pour un tiers des femmes employées et ouvrières non qualifiées qui ont ressenti une évolution de ces conditions ; en ce qui concerne les conditions de travail, elles ont été dégradées (et ce, pour plus du quart des salariés concernés) plus souvent qu’améliorées. En outre, les bénéfices sont décroissants au fur et à mesure qu’on descend dans l’échelle des qualifications, des revenus et des responsabilités, et que la taille de l’entreprise diminue ; ils sont supérieurs si la RTT se fait dans un cadre réglementé.

De plus, la RTT, quand elle n’a pas été seulement une contrainte subie par les entreprises, s’est accompagnée d’une modification de l’organisation, destinée à améliorer la productivité du travail pour compenser l’augmentation de son coût. Cette modification se traduit inévitablement par une intensification du travail pour tous les salariés, y compris les cadres et les plus âgés : c’est « le pire ennemi du vieillissement au travail [4] », et c’est contradictoire [5] avec les réformes des retraites successives qui ont été ou vont être votées.

Dire que l’ouverture le dimanche augmente le chiffre d’affaires est d’autre part presque sûrement faux, sauf peut-être dans le cas des touristes qui viennent à Paris pour le week-end. Achèterez-vous un sixième de boulons de 12 ou de CD ou de smartphones en plus si vos magasins favoris sont ouverts le dimanche, ou répartirez-vous autrement vos visites et vos achats dans ces magasins ? Sauf si votre compte bancaire est énormément créditeur – et dans ce cas c’est votre domestique que vous enverrez faire les courses –, je pense que la réponse est claire.

Dire que l’ouverture le dimanche fournit aux étudiants pauvres un moyen de poursuivre leurs études, mais en même temps « mettre les allocations logement étudiant sous conditions de ressources en les réservant aux étudiants boursiers avec un système de dégressivité », comme le propose l’UMP dans son contre-budget [6] est une conception un peu particulière du rôle de l’État dans l’enseignement. Il ne faudrait pas pousser beaucoup pour dire que se prostituer est pour un(e) étudiant(e) un moyen certes regrettable mais parfois inévitable de payer ses études : un moindre mal, en quelque sorte.

Alors, faut-il être contre toute ouverture le dimanche ? Évidemment non : c’est bien que des établissements culturels, des cafés-restaurants, les urgences des hôpitaux soient ouverts. Mais une régulation stricte, égalitaire et motivante est indispensable. Rappelons quelques aberrations législatives.

Aux termes de la loi Chatel de 2008, les magasins d’ameublement peuvent en effet ouvrir, quelle que soit leur implantation, mais pas les magasins de bricolage qui vendent parfois les mêmes produits… Pour compliquer encore la donne, la loi Mallié du 10 août 2009 instaure une dérogation permettant l’ouverture le dimanche d’autres magasins s’ils se trouvent dans une zone touristique ou dans un des « périmètres d’usage de consommation exceptionnel » (Puce). En pratique, ces derniers ne concernent que les régions parisienne, marseillaise et lilloise. Pour être autorisé à ouvrir, un magasin doit demander une dérogation individuelle au préfet sur demande du conseil municipal. Sauf que ces zones sont évidemment contestées par les enseignes qui n’en font pas partie, alors que parfois elles n’en sont distantes que de quelques kilomètres !

Pis ! Le statut juridique permettant l’ouverture le dimanche n’est pas neutre pour les salariés. Dans les zones touristiques, ils ne bénéficient d’aucune contrepartie financière et l’entreprise peut même les obliger à venir travailler. À l’inverse, dans les Puce, l’employeur doit doubler la rémunération, accorder un repos compensateur et s’assurer que le salarié est volontaire, même si ces contreparties peuvent être modifiées par la signature d’accords collectifs [7].

Il faut donc :

  • Garantir le mieux possible le respect du volontariat, même si on sait que c’est difficile : quel salarié peut refuser de se porter « volontaire désigné » s’il sait qu’il risque au mieux, en cas de refus, de se voir soumis aux horaires de travail les plus désagréables, qui sont, eux, en application du règlement intérieur de l’entreprise, laissés au choix de l’employeur ?
  • Imposer une rémunération incitative unifiée, par exemple un doublement du salaire horaire, accompagné d’un repos compensateur, comme c’est le cas dans les PUCEs (quel bel acronyme !). Est-il acceptable que, selon que vous avez signé un contrat de travail pour un site qui est devenu un PUCE ou dans un site qui n’a pas cette chance, on puisse ou pas vous imposer de travailler le dimanche, et qu’on doive ou pas vous payer davantage pour le faire ? Rappelons que ces aberrations ont été fortement aggravées par les lois Chatel et Mallié, sous la présidence Sarkozy.
  • N’accepter les ouvertures du dimanche que sur autorisation administrative préalable, et selon des critères explicites objectifs et limités.

Gageons qu’alors, devant un surcoût important et une concurrence régulée, les entreprises seront moins demandeuses.

Le bon vieux code du travail a du bon, et on se demande pourquoi notre gouvernement tergiverse sur le sujet : est-il socialiste ou social-libéral ?

© Serge Ruscram, 04-10-2013
Utilisation possible, sous réserve de mentionner l’auteur et l’URL du blog.


[1] INSEE, Économie et statistique n° 376-277, juin 2005, « Les déterminants du jugement des salariés sur la RTT», G. Cette, N. Dromel, D. Méda. L’étude porte sur les salariés des entreprises qui sont passées aux 35 heures depuis au moins un an, dans le cadre des lois Robien et Aubry 1. Les paragraphes suivants sont fortement inspirés par l’étude, mais ne constituent pas des citations exactes. Il faut noter qu’il y a encore très peu d’études ex post sur l’impact de la RTT sur les conditions de vie et de travail.

[2] Ici comme dans la suite, c’est moi qui souligne.

[3] Ce point est confirmé par l’étude de G. Cette et P. Diev, « La réduction du temps de travail : qu’en pensent et qu’en font les salariés qui la vivent ? », mimeo, 2002, partiellement publié dans le n° 285 de Futuribles (04-2003) sous le titre « L’impact de la réduction du temps de travail ».

[4] Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Comment nous avons ruiné nos enfants, La Découverte, septembre 2006, cité dans « Les bonnes feuilles de l’été », Le Monde du 16-08-2006.

[5] Ce passage sur les conséquences des 35 heures est extrait de Dialogue social et programme économique, Serge Ruscram, Lulu éd., 2007.

[6] Source : « L’UMP présente son ‘‘contre-budget’’ », Le Monde.fr, 04-10-2013.

[7] Source : « Travail du dimanche : une législation incompréhensible », LePoint.fr, consulté le 04-10-2013.

 

Réforme des retraites et langue de bois politique et syndicale

Je vais d’abord parler de la retraite générale des salariés du privé.

Commençons par rappeler quelques faits connus qu’il est difficile de contester.

  • Le régime général des retraites est gravement en déficit.
  • Cela est dû en premier lieu à l’accroissement du nombre de retraités rapporté au nombre de personne en âge de travailler, causé par l’allongement de l’espérance de vie.
  • L’importance du chômage pèse sur le volume de cotisation des actifs, et aggrave donc les conséquences du point précédent.
  • La gauche a longuement étudié le problème [1] durant les 16 ans pendant lesquels elle a été au pouvoir dans les 32 dernières années.
  • Il n’est pas vivable à long terme que les déficits publics de la France soient de l’ordre de 10 % des prélèvements publics (4,8 % du PIB pour 2012 [2]), ce qui continue à accroître la dette publique, dont la charge reposera sur les générations futures. Lire la suite « Réforme des retraites et langue de bois politique et syndicale »

Délocalisation, pouvoir d’achat et emploi

Photo : porte-conteneurs de la CMA-CGM sous le Golden Gate Bridge, San Francisco
© Serge Ruscram, 2012

La Lettre du CEPII du 22-06-2013 publie le résultat de l’étude « (Not) Made in France », menée par Charlotte Edlinger et Lionel Fontagné, concernant l’impact, sur le pouvoir d’achat des Français, des importations en provenance des « pays de délocalisation », et plus précisément des pays émergents et en développement [1]. Il faut préciser que ces importations sont d’une part des productions dans des sites ayant fait l’objet d’une délocalisation, mais aussi d’autre part des productions d’entreprises originaires des pays de délocalisation eux-mêmes.

La méthode de calcul est précisément décrite, et paraît de bonne qualité. Les achats de produits en provenance des pays de délocalisation, pour lesquels les 3 pays les plus importants sont la Chine (qui pèse 71 % de ces achats), l’Inde (5,3 %) et le Bangladesh (3,1 %), représentent le quart de nos bien de consommation importés [2]. Il s’agit d’une évaluation en valeur : compte tenu des écarts de prix, croissants avec le temps, qui étaient d’un facteur de l’ordre de 2 à 3 en 2010, la part en volume est bien plus importante. Lire la suite « Délocalisation, pouvoir d’achat et emploi »

Les coopérations renforcées, pour sauver l’Europe !

Chypre

Image : carte de Chypre, © ViaMichelin

Version pdf de l’article

Pour la première fois, au mois de mars 2013, plus de 5 ans après le début, en 2007, de l’épisode financier de la crise qui frappe le monde depuis 1973, l’Union européenne (UE) a pris de vraies mesures contre le paradis fiscal qu’est un de ses membres : elle s’attaque, dans les dernières versions du plan de sauvetage de Chypre, aux déposants ayant des dépôts importants dans les banques chypriotes, dont tout le monde sait qu’elles sont peu regardantes sur l’origine des fonds qu’on leur confie, et au patrimoine des actionnaires d’au moins une de ces banques.

Certes, on peut se poser des questions : un dépôt important, même de plus de 100 000 €, est-il synonyme de fraude ? Les mesures de rigueur exigées par ailleurs de Chypre sont-elles socialement justes et économiquement efficaces ? Mais il reste au moins un bon côté : pour la première fois, l’UE aborde la question de l’incohérence des politiques fiscales des États membres et celle de la grande fraude financière, avec des mesures qui étaient impensables jusqu’à tout récemment.

Pouvait-on prévoir que le corpus juridique européen et les modalités des élargissements successifs étaient incompatibles avec la sauvegarde du ou des modèles sociaux européens dans le contexte de la mondialisation financière ? Faisons simplement une citation : « Qui pourrait évaluer les conséquences de l’installation d’un nouveau paradis fiscal, bancaire et judiciaire qu’est Chypre dans l’UE ? » Cette excellente question a été posée… le 20 septembre 2002, il y a bientôt 11 ans, sans que quiconque dans les gouvernements européens, dans les médias et dans l’appareil de l’UE ne considère qu’elle méritait une minute de réflexion. Elle l’a été par Arnaud Montebourg et Christian Paul, dans un article du Monde intitulé « Élargissement de l’Europe : nous exigeons un référendum ! » L’Europe était alors l’Europe des 15, et allait passer à 25 en 2004, sans évolution de son cadre institutionnel, avec l’admission de dix nouveaux États, en majorité issus du bloc de l’Est (Chypre, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, Malte, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Slovénie).

La campagne du référendum de 2005 sur le projet de traité constitutionnel européen (TCE) a ensuite donné lieu à un débat de fond [1] sur les orientations économiques, fiscales et organisationnelles que l’UE applique avec persévérance depuis des lustres. Ce débat a été rendu possible par la prise de position courageuse de quelques aventureux, même si les arrière-pensées politiciennes existaient parfois, par exemple en France d’Arnaud Montebourg, encore lui, ou de Laurent Fabius. Il l’a été malgré un embargo de la quasi-totalité des médias et des politiques, et en particulier de l’appareil du PS, sur les « sujets qui fâchaient » : il suffit de se rappeler les appels à voter « Oui » de gens comme Jacques Delors [2], Serge July [3] ou Bernard Guetta [4], ce dernier pourtant souvent mieux inspiré avant comme après cet épisode, avec comme principal argument un lamentable « Il faudrait être débile pour envisager de voter ‘‘Non’’ ». Or une large majorité a choisi de résister à ces sirènes. Les Français sont-ils idiots, et la démocratie est-elle à jeter ? C’est la chanson qu’ont entonné, souvent avec une haine insupportable, les « élites » bienpensantes : il suffit de relire les éditoriaux de Serge July [5] ou de Jean-Marie Colombani [6], le lendemain du référendum.

La France a finalement choisi en 2008, sans grandes réactions de l’opposition socialiste de l’époque, de faire accepter par voie parlementaire un Traité de Lisbonne bien proche de ce projet de TCE que le peuple avait refusé par référendum, et l’Irlande a dû faire un deuxième référendum après le résultat négatif du premier : si un référendum ne donne pas le résultat attendu, on en organise un nouveau, si la voie référendaire est la seule possible, ou on passe par la voie parlementaire. Belle conception de la démocratie… Il n’y a eu, dans les années qui ont suivi, aucune remise en cause par ces penseurs de l’insuffisance de leur argumentation antérieure et de leurs erreurs passées. La suite a pourtant montré que le cadre institutionnel de l’UE, avec en particulier le traité de Lisbonne, ne permettait ni de prévenir ni de gérer les crises.

L’UE est ensuite passée à 27 en 2007 avec l’admission de la Bulgarie et la Roumanie, puis à 28 le 1e juillet 2013 avec l’admission de la Croatie, sans modification de son cadre institutionnel.

Et ce fut, à partir de 2007, la phase financière de la crise, avec son cortège d’éclatement de bulles spéculatives de la dette, d’abord aux États-Unis avec les subprimes, puis en Espagne avec l’immobilier, en Grèce après le maquillage des comptes publics avec la complicité des plus grandes institutions financières, et de bulles spéculatives financières, frauduleuses ou/et paradisiaques, en Islande, en Irlande, tout récemment à Chypre… Et ensuite, à qui le tour ?

Malgré les alertes, Chypre et Malte, qui étaient entrés dans l’UE en 2004, avaient été admis dans la zone Euro en 2008 ! Qui peut prétendre qu’on ne connaissait pas en 2008 les risques qui se sont concrétisés avec la crise chypriote, déjà dénoncés par A. Montebourg et Ch. Paul en 2002 ?

Aujourd’hui, enfin, certaines positions, longtemps caricaturalement optimistes, commencent à évoluer. Les mêmes qui avaient milité pour le projet de TCE et pour la ratification du Traité de Lisbonne se rendent compte que les institutions de l’UE, qu’ils avaient promues, conduisaient à l’échec : ils commencent à plaider pour une nécessaire coordination des politiques économiques et même parfois, comble de l’audace, fiscales, alors qu’ils avaient toujours affirmé que la libre circulation des personnes, des biens et des flux financiers et la concurrence libre et non faussée étaient l’α et l’ω du progrès économique et social. Certes, dans certains cas, cette nouvelle plaidoirie n’est qu’un discours électoral, vite oublié après la victoire. Et ils ne confessent jamais leur erreur antérieure. Au moins certaines idées, violemment combattues auparavant, sont-elles désormais devenues bonnes à exprimer.

Mais l’UE continue à suivre sa tendance historique. Il suffit pour s’en convaincre de voir la première version du plan de sauvetage de Chypre. Elle prévoyait de taxer les dépôts bancaires au premier euro à un taux de 6,75 %, avec un passage à 9 % pour les dépôts supérieurs à 100 000 €. Et, même dans la version actuelle, qui prévoit une taxation très forte des dépôts de plus de 100 000 € dans les seules banques en difficulté – le taux vient d’être fixé à 47,5 % à la Bank of Cyprus –, l’impôt sur les sociétés passe de 10 % à… 12,5 %. Quel effort de coordination fiscale ! Et chiche qu’on taxe aussi les dépôts des banques luxembourgeoises ou britanniques ! On a donc fait un premier petit pas sur le bon chemin, mais le plus dur reste à faire : on vient par exemple d’apprendre que le siège du futur groupe Publicis Omnicom Group sera aux Pays-Bas [7], où sont déjà entre autres ceux de Renault-Nissan, EADS et Gemalto

La question qui se pose aujourd’hui est : comment forcer l’UE à réorienter sa politique, qui la rend de plus en plus impopulaire, qui mène sans rien anticiper de crise en crise et qui pousse les peuples dans les bras des populismes ? Cela suppose, d’abord pour les 17 États de la zone Euro [8], une remise en cause des dogmes ultra-libéraux sur la nécessité de la « concurrence libre et non faussée » et des avantages économiques et sociaux du dumping social et fiscal, poussant à la compétition sauvage entre États qui ont pourtant une monnaie commune, et, pour l’ensemble de l’UE, à la suppression progressive mais la plus rapide possible des États voyous, qui ne sont pas ceux que dénonçait l’Amérique de Bush mais les paradis fiscaux, en particulier ceux qui font partie de l’UE, par exemple l’Irlande, Chypre, Malte, mais aussi le Luxembourg, le Royaume Uni avec sa City et ses îles anglo-normandes, les Pays-Bas et, chez nous, Monaco ou Andorre.

N’y a-t-il pas une opportunité pour lancer une remise en cause fondamentale des dogmes dominants à la Commission européenne et chez les dirigeants des pays de l’UE, devant la misère croissante, en particulier dans les pays les plus touchés par la crise, devant les inégalités partout croissantes, devant les mouvements de contestation qui risquent de s’étendre et de se radicaliser ? Il existe des forces politiques de gauche qui pourraient être motrices si elles avaient le courage de se dégager des tentations sociales-libérales, et de s’appuyer sur l’évidence que continuer dans la même direction conduit à la multiplication des éclatements de bulles diverses et variées et à l’aggravation de la crise.

L’heure est aux coopérations renforcées, aux initiatives cohérentes d’États membres, même en nombre limité, à la création de cercles retreints d’États pour mener une politique bien coordonnée dans un domaine précis. Cette recherche d’alliances au cas par cas peut être commencée avec un petit nombre d’États, les autres États auront souvent des difficultés à se désolidariser d’actions de bon sens.

Voici quelques pistes, qui peuvent presque toutes s’amorcer dans le cadre de coopérations renforcées.

  • Il faut arrêter, dans l’état actuel du corpus réglementaire de l’UE, tout nouvel élargissement de l’UE et de la zone Euro, qui diluerait encore davantage les processus de décision. L’UE étudie par exemple l’admission du Monténégro, qui fonde pourtant une bonne partie de son économie sur la grande criminalité : au point où nous en sommes, cela a-t-il un sens de persévérer ? Un futur élargissement ne doit se réaliser que dans un nouveau cadre « à plusieurs vitesses ».
  • Il faut cesser d’attendre un hypothétique retour de la croissance antérieure, condition supposée nécessaire à la baisse du chômage. Depuis la fin des « 30 Glorieuses » en 1973, qui marque le début de la crise dont l’économie mondiale ne parvient pas à sortir, la croissance des pays de l’OCDE est passée de plus de 5 % à environ 3 %, puis à environ 1,5 % jusqu’au début de l’épisode financier de la crise en 2007, et, depuis, le PIB de la France n’a pas toujours pas retrouvé son niveau maximal, atteint au 1e trimestre 2008 [9] : il y a donc eu décroissance [10] en France depuis le début de 2008. Il est illusoire de compter sur une remontée durable du taux de croissance à 1,5 %, qui correspond à peu près à une stabilisation du chômage, et a fortiori à 3 %, qui permettrait une baisse importante du chômage. Une telle croissance, accompagnée d’un maintien de la croissance hors OCDE, donc dans les pays émergents et dans les pays en voie de développement, à un niveau de l’ordre de 7 %, condition nécessaire au développement, réel chez les émergents même si le problème des inégalités n’est en rien résolu, est évidemment incompatible avec les contraintes environnementales. Sans parler de décroissance, une reprise de la croissance n’est envisageable dans le monde développé que si elle est réorientée vers une réelle croissance verte, fondée sur la réduction progressive de la consommation énergétique et une maîtrise de la consommation. Cela suppose une politique volontariste d’investissements sélectifs dans le cadre européen.
  • Il faut appliquer une stratégie de convergence progressive des politiques financières et fiscales, comme des politiques économiques, en particulier au sein de la zone Euro.
  • Il faut aborder de front le sujet majeur de la répartition des richesses, des inégalités et de la lutte contre la grande pauvreté.
  • Il faut une stratégie, inexistante actuellement (sauf dans le cas de l’Allemagne, en liaison avec les Pays-Bas, mais il s’agit dans ce cas de politiques nationales et pas européennes) de gestion des relations géopolitiques et géoéconomiques, indispensable pour que l’Europe ne perde pas définitivement pied dans le contexte de la mondialisation libérale.

On nous opposera que ce type de coopération renforcée n’est pas forcément compatible avec les traités, et en particulier avec le traité de Lisbonne. Mais, ici encore, c’est de la langue de bois : certaines interventions de la BCE depuis 2007, et la gestion par l’UE de la crise chypriote durant le 1e semestre 2013 ne sont pas davantage compatibles avec les traités que l’UE a ainsi choisi de violer. Notons que cette gestion a abouti à la création, dans la zone Euro, d’un État ayant un euro non convertible, ce qui signifie en droit et en fait l’éclatement de la zone Euro, ou au moins la sortie implicite d’un État de cette zone.

Pour éviter de nouvelles crises qui menacent, il est indispensable d’anticiper et de lancer des coopérations renforcées au coup par coup, chaque fois avec un nombre restreint d’États, en s’appuyant sur des forces sociales qui existent et qu’il faut maintenant rassembler.

© Serge Ruscram, 04-08-2013, réf. mise à jour le 19-03-2014
Utilisation possible, sous réserve de mentionner l’auteur et l’URL du blog.

 


[1] Voir à ce sujet, sur ce blog, une analyse des institutions de l’Union européenne telles qu’elles étaient prévues par ce projet de TCE, qui sont très proches de celles finalement retenues par le traité de Lisbonne : À propos des institutions de l’Union européenne… Quelques réflexions anciennes qui sont presque totalement encore valables.

[2] Voir par exemple son interview dans Le Nouvel Observateur du 28-04-05.

[3] Voir par exemple son éditorial « Pour sauver le oui » ; dans Libération du 26-05-2005.

[4] À de multiples reprises dans ses chroniques matinales sur France Inter.

[5] « Chef-d’œuvre masochiste », Libération du 30-05-2005.

[6] « L’impasse », Le Monde daté du 31-05-2005.

[7] Voir par exemple « La fiscalité avantageuse des Pays-Bas attire toujours les entreprises », Le Monde du 31-07-2013.

[8] Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal, Grèce Slovénie, Chypre, Malte, Slovaquie et Estonie.

[9] Voir les données trimestrielles fournies par l’INSEE : http://www.insee.fr/fr/themes/comptes-nationaux/tableau.asp?sous_theme=8.1&xml=t_pib_vol (au 02-08-2013).

[10] L’expression « croissance négative », couramment employée par les médias et par le monde politique, est un oxymore et un bel exemple de langue de bois. Le débat technique sur l’emploi du terme récession en est un autre, qui permet de camoufler le fait que la France, de 2008 à au moins 2013, a souffert d’une décroissance.

 

Note de lecture : « Faut-il brûler le modèle social français ? » Alain Lefebvre, Dominique Méda

Faut-il brûler le modèle social français ?, Alain Lefebvre, Dominique Méda, Seuil, 2006

Même si les citations précises ou emprunts ne sont pas indiqués, une partie importante de cette note est une reformulation de passages du livre.

Le terme de modèle social n’est pas pris ici au sens commun d’exemple à suivre, mais au sens d’ensemble de caractéristiques d’une société et de son organisation.

Typologie des modèles sociaux

Esping-Andersen distingue 3 types de régimes d’État providence.

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